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Le paradoxe du chevreuil

Le nouvelle « Le paradoxe du Chevreuil » a été écrite par Mathieu Rigard en 2014. Elle est inspirée d’un trajet durant lequel ma route a croisée celle, définitive, d’un accident mortel.

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Le réveil sonne. Ma main surgit de dessous la couette comme un éclair fulgurant : ma main connaît son travail. Elle a des années d’expérience, une pratique assidue de l’exercice et un style altier.

Les trois premières notes de la musique pré-enregistrée du petit boîtier électronique ont déjà comme placardé « Debout c’est l’heure ! » en lettre de feu sur les murs de la chambre et, avant même qu’il n’ait pu reprendre son souffle digital, je lui ai plaqué trois doigts sur la puce qu’il arbore nonchalamment sur son dos. Ça ne suffira pas à le faire taire définitivement, je le sais, mais ça va le calmer un moment. J’ai repris la main !

La séquence des gestes quotidiens, qui déjà s’enchaîne avec un calme précis et économe, aboutira dans approximativement une heure à me faire sortir des toilettes, prendre mon attaché-case et quitter la maison encore endormie.

Mais je n’en suis pas là. Pour l’heure, mes trois doigts toujours sur la touche « SNOOZE », je me laisse glisser le pouce sur le côté de l’engin et, sans un remord, je permute l’interrupteur sur « réveil-off ». Maintenant, on sait qui est le chef, ici.

Enfin, presque. Le dispositif machiavélique est en marche, aveugle, implacable. Je sens mes jambes glisser sur le bord du lit et mon torse entier se redresse en un mouvement de balancier subséquent, envoyant deux de mes pieds au contact de la moutemoute en moutemouton qui fait office de descente de lit.

Je me retourne. Elle dort encore, en chien de fusil. Elle a attrapé le coussin que je viens d’abandonner et s’y cramponne, fatiguée. Elle a pu reprendre le travail, c’est une bonne chose. Se faire du souci pour moi, ce n’est pas une vie pour elle.

De mon côté la mécanique suis son cours. Je suis debout, j’attrape sur la chaise les affaires qui m’attendent depuis la veille. J’enfile mes pantoufles, puis les enlèves dans la salle de bain. C’est mieux sans, pour prendre la douche, mais c’est froid au début.

Le plaisir paradoxal de la douche ! C’est vrai, ça, il n’y a rien de plus désagréable que de se mettre violemment tout nu, le matin, encore à demi assoupi, les pieds tièdes sur du carrelage froid. Ça ressemble plutôt à la torture psychopathe d’un vieillard vietnamien mutilé de guerre qui a vu toute sa famille brûlée devant lui au napalm. L’eau froide, qui fait danser le corps sa pathétique pantomime d’un pied sur l’autre… et tout à coup : c’est la chaleur, jouissance fondamentale, caresse bienfaitrice, qui replonge le nous dans le plaisir de la nuit, fœtal, liquide, une poignée de minutes encore. O plaisir paradisiaque et envoûtant ! O Chaleur salutaire ! Je sens que cette journée sera placée sous le signe du paradoxe. C’est pas mal ça. Une journée paradoxale, entre paradisiaque et paranormale, que j’me dis.

Le savon m’échappe une fois de trop, c’est trop. Ça glisse le savon, mais avec mes mains d’avant j’en venais à bout sans plus de problème. Maintenant que Parkinson me progresse dans le bulbe, c’est différent. Tout est différent. C’est comme si un vilain extraterrestre s’était glissé dans mon esprit et s’évertuait à jouer avec ma volonté. Ça me fait pensé aux parasites des Fourmis, qui prennent le contrôle de leur systèmes nerveux et les poussent à aller s’accrocher la nuit sur le haut des tiges d’herbe pour qu’en se faisant mâcher par les moutons elles continuent leur cycle de reproduction. Maintenant je me rabat sur le savon liquide de Christine. C’est baveux, ça laisse une pellicule poisseuse sur la peau même après rinçage, mais je me dit que ça vaut mieux que d’être l’objet sexuel d’un parasite microscopique.

Bordel ! Mon bras débile n’a pas tenu jusqu’à la fin du rasage. Une petite coupure de rien du tout sur la lèvre inférieure et ça pisse le sang jusqu’à l’exsangue si j’agis pas. Bon sang, je n’ose même pas me regarder dans la glace avec ces mains qui papillonnent, incapable que je suis de le mettre un rien de coton pour colmater la brèche. J’en ai partout, je le sent. Du sang et du coton mélangé. J’ai honte de moi. J’ai honte d’avoir honte de moi et ça me et en colère. Pense à autre chose. Passe à autre chose. Pierre d’Alun ? P***in de maladie !

J’irruptionne dans l’entrée. Là, quelque-chose attire mon attention. Dans le coin, à côté du saladier à trucs inclassables : c’est l’orchidée. Le genre de plante magnifique quand on te l’offre, qui arbore fièrement deux plantureuses fleurs aux couleurs carrément indécentes de beauté sirupeuse, et qui 3 semaines après ne te laisse qu’un pauvre bulbe maronnasse avec trois grosses feuilles façon plastique, à végéter dans le fond de son pot pendant des années a pas vouloir crever, comme ça, sans pour autant revivre tout à fait.

Il faut que je chasse ces idées de ma tête si je veux pas m’enferrer dans une dépression sordide. Je sais ça. Depuis cet été, j’arrête pas de voir des trucs comme ça, partout autour de moi. On voit des choses redondantes quand on a une idée massivement grosse qui prend la tête, à des moments. Quand on vient d’avoir un bébé, des bébé partout ! Quand on a une nouvelle voiture, tout le monde s’est acheté la même ! Moi je vois la mort pas vraiment morte partout. Des gens pales, des chiens qui boitent et des plantes qui n’en finissent pas de crever. Après la naissance de mon gamin j’avais conçus le projet d’investir nos économies dans des actions chez « bébé confort ». Y’avait aussi des femmes enceintes partout dans les rues, à cette époque, et je ne suis pour autant pas devenu gynécologue… J’ai acheté un monospace !

Cette pensée me fait sourire, ça faisait un moment..

C’est quand même un foutu bordel tout ça, que je pense soudain en enfilant ma veste. Une veste qu’est chaude et fonctionnelle sans pour autant ressembler à un costume des BTP, un truc que seule une femme aimante peut trouver Dieu sais où et acheter Dieu sais combien pour son mari. Un foutu bazar que la vie ! Si bien bétonné que même les plus grands philosophes ne sont qu’à peine parvenus à en égratigner la surface. Le sens de la vie et toutes ces questions là. Les porteurs de lumières, que je les appelait au lycée, dans mes diserts’ : «  farouches gardiens de la Sapiens, luttant jour après jour contre les ténèbres ». Parce que dans le fond, c’est les ténèbres, la règle générale. Le froid, le vide, le carbone. Pas la vie. Même sa définition à la vie n’est en définitive qu’un aveu d’ignorance, un pochoir en négatif : «  ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». C’est la mort la règle et voilà tout le paradoxe, et nous, on ne voit ça qu’à partir de notre petit bout de la lorgnette, à partir de notre petit territoire de vie. Insulaire géographie cognitive, qu’aurait dit un de plus érudit.

Ce matin glacial et sombre, je me sentais pas mal. De taille a affronter une journée de plus. Ou une journée de moins. En fait j’avais en tête ce petit décalage, ce léger recul qui permet de rire de tout et de prendre les choses à la hauteur du second degré. J’ouvris la porte et me jetais dehors comme on jette son dévolu.

Ma voiture démarre au quart de tour. En un temps record j’ai trouvé mes gants dans la boite à eux. En les gonflant de l’air chaud de mes poumons j’ai l’impression d’avoir 11 ans et j’adore ça. Déjà le moteur est à même de gonfler l’habitacle de son sien, d’air chaud, même s’il n’a, lui, que 5 ans. Ma voiture, l’antichambre de mon travail, le corridor de ma chambre, ou l’inverse. Un chez-moi encore et c’est ça qui compte.

En route.

Petit jour, je n’allume pas mes feux. Le truc débile d’économie d’énergie qui sert à rien. On est façonné comme on est : ce qu’on a fait de ce que les autres ont fait de nous. Mais sachant qu’on a fait ce qu’on a pu avec ce qu’on avait. Moi mon truc c’est les économies d’énergie qui servent à rien (pas mettre mes phares au petit jour, manger bio des produits qui viennent du bout du monde).

J’enchaîne un « droite-gauche », sors du lotissement, puis du village. J’enclenche le Bluetooth, la playlist « «énergique ». Je sais pas pourquoi la bête me met Claus Nomi ! Y’a plus énergique, que j’me dis, mais ça fait longtemps qu’il n’est pas passé sur ma radio perso, alors je laisse le morceau débuter. C’est toute une enfance qui surgit. Un disque de mes parents que j’écoutais en boucle à 10-12 ans. Quand, enfant, on écoute ou on regarde un truc en boucle, enfin je veux dire, lorsqu’il s’agit d’une production artistique comme ça, c’est qu’il y a quelque-chose qu’on ne comprend pas. En général on peut dire alors que c’est un paradoxe. Ça serait bien d’ailleurs ça, comme définition d’un paradoxe : « chose qui, lorsqu’elle rencontre un enfant, provoquent une interrogation telle qu’elle est interrogée et réinterrogée en boucle ». C’est ça que je pense ce matin en roulant.

Et à mon problème. Mon problème qui était apparut au self, alors que j’essayais bêtement de boire dans un verre, un mois après il s’était transformé en maladie chez le toubib. La maladie de Parkinson. Moi qui avais toujours cru qu’il s’agissait uniquement d’une chanson des Au bonheur des dames, j’étais un des rares cas de maladie précoce de ce type dans les environs. Après confirmation du diagnostic j’avais cherché de la documentation sur Internet. Ce que j’avais lu m’avais tout autant rassuré que désespéré. « La forme précoce de la maladie présente moins de risque d’entraîner la démence ou des problèmes d’équilibre ». J’apprenais alors en même temps que cette saloperie de déséquilibre chimique dans mon cerveau pouvait entraîner la démence, et le fait qu’il y ait moins de chance que ce soit mon cas, ce qui consolais que vaguement.

Pareil pour les médicaments : « Les jeunes personnes sont plus sensibles aux bienfaits des médicaments utilisés pour combattre les symptômes de la maladie de Parkinson, mais elles ont tendance à subir les effets secondaires dyskinétiques de la lévodopa plus rapidement que les personnes plus âgées ».

C’est là que j’ai appris la définition de dyskinésie : une Anomalie de l’activité musculaire se traduisant par la survenue de mouvements anormaux ou par une gêne dans les mouvements volontaires, leur conférant un aspect anormal. Le diagnostique datait du mois d’avril, la bonne blague, et tout avait vraiment commencé à merder cet été. Vertiges, maladresse aussi exubérantes qu’imprévisibles qui me prenait n’importe quand, tant en portant un verre d’eau à ma bouche qu’en m’essuyant le derrière dans les toilettes. Les dégâts matériels, bien qu’indéniables, étaient sommes toutes secondaires au vu des effets sur mon moral. J’ai quasiment arrêté de m’alimenter, de toute façon ces foutus cachets me filaient la gerbe… C’est là que Christine s ‘est mise à flipper. Elle s’est mise dans la tête de m’aider à m’en sortir. J’ai même fini par y croire. Magnifique Christine. Elle a tellement d’espoir et de force en elle qu’elle en a eu pour deux. Alors on s’est remis à faire des projets, des voyages, des agrandissements pour la maison, les enfants qui grandissaient l’avenir, quoi. Mais il y a quelque chose qui s’est alors dissocié en moi. Si on refait la réalité en la tordant au gré de notre désir, peu à peu on se décale. Je suis devenu un menteur. Un menteur pour les autres, qui il faut bien le dire jouaient bien le jeux, mais un menteur pour moi-même aussi, et ça c’est pas possible longtemps.

Les arbres glissent furtivement de part et d’autre de la route, comme pour me persuader que j’avance réellement à 110 km/h sur cette route de campagne quasi rectiligne. Je suis seul avec Claus Nomi et je suis bien.

Une brillante étoile en forme de losange attire mon attention oculaire. Je quitte instantanément mes rêveries solitaires et pas trop drôles. Marrant comme au volant l’esprit peut cavaler, par moment. En roue libre, la bride sur le cou. Et CRAC ! On se réveille, douché, pour reprendre les commandes là où le corps les a laissées. Un grand moment de dichotomie fonctionnelle. Encore une nouvelle énigme du fonctionnement corps/esprit.

Le panneau, lui, il est là comme toujours à cette heure, quand je passe à côté, en bordure de route. Je le connais par cœur, pourtant aujourd’hui il attire mon attention. Un triangle bordé de rouge, avec au beau milieu du blanc, un magnifique chevreuil stylisé. Une héraldique limpide : D’argent, bardé de gueule, au chevreuil sable bondissant.

Ce chevreuil maintenant m’en rappelle un autre. Un cerf en fait. En fait je me rends compte que je ne sais pas. C’était quand j’étais enfant. Je n’ai jamais trouvé ça particulièrement génial à l’époque mais aujourd’hui je sens les larmes me monter en y repensant. Grand-père, lui, il aurait su. Ma main disparaissait presque entièrement dans la sienne, ça me réchauffait. On avait chipé des pommes. Elles n’avaient pas étés ramassées et j’avais du les trouver sous une pellicule de neige à chaque fois que grand-père me désignait un endroit avec sa canne. Elles étaient glacées mais délicieuse ! Et puis on avait tourné un sentier et débouchés sur un prés et il nous était apparu, là, comme le panneau, juste devant nous, dans toute la splendeur sauvage et fragile de sa condition. Je me souviens de ses bois, de son pelage blanc et gris, mais surtout de sa prestance. Il s’est tenu immobile, devant nous, apparition féerique sur cette neige immaculée, un peu comme celle de la route aujourd’hui. Tout est blanc, que devant moi cet espace sans arbres. Le temps s’est arrêté et il m’a regardé droit dans les yeux. Un regard intense, subjuguant, et il m’a parlé. Jamais, en toute une vie je n’ai pu exprimer avec des mots ce qu’il m’a dit ce jour là. C’est pas que ça ne soit pas exprimable en mot, ça doit pouvoir ce faire je présure, c’est juste que pour moi c’est trop. Toute la sagesse de la forêt, de la Vie elle-même condensée dans un instant qui dura une éternité. Encore des paradoxes, ça. Un, en tout cas, plus grand que les autres : comment toute cette puissance que je voyais briller dans ses yeux pouvait-elle habiter une enveloppe aussi fragile ? Comment ce sentiment d’éternité pouvait-il voyager dans ce corps agile, mais frêle ?

Soudain, tout m’apparut avec clarté. La certitude de ce cerf, immense, placide, devant moi. Stoïque. Moi, enfant puis moi maintenant. Un sourire m’inonda, ras de marée douloureux. C’est ma coupure qui s’est rouverte. Tout est si simple.

Moi. Lui. Mon grand-père. La vie. Je ne serais pas grand-père, mais mon esprit est apaisé. Mon sourire je l’adresse au cerf là devant moi, à la vie. Sans trembler mes mains tordent le volant d’un coup sec vers la gauche. Le cerf est sauf. Il détourne son regard du mien et disparaît dans la forêt, tranquillement, satisfait et moi, dans la violence du choc qui vient réduire à néant mon auto, je n’ai rien à regretter. La route reste blanche, plus loin, aucune trace ne l’a encore souillée ce matin.

Ce chevreuil ou ce cerf là, affiché sur ce panneau en bordure de route est là pour éviter les accidents. Si lui il n’est pas paradoxal, alors moi je ne comprends plus rien.

Onitopia

Le rêve des mondes

Onitopia est une nouvelle qui a été écrite par Mathieu Rigard en mettant en forme une série de rêves persistants effectués trois semaines durant.

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Il suivait ce manège du regard depuis maintenant un bon moment. La preuve : ses yeux roulaient au rythme de la rotation des voitures de bois en suivant une orbite ovoïde. Sam s’en fichait, il avait son bel habit bleu et, en poche, de quoi prendre une pomme d’amour à la vendeuse tout en haut dans son camion entre la guimauve et les gaufres.

Et la chenille tournait et les rires fusaient et il regardait.
Plus loin, de sa démarche lancinante et déambulatoire s’approchait la partie la plus méridionale et cinéphile de sa famille : C’était Mon Oncle incarné ! D’autres parties, hétéroclites mais de souche commune et qui avaient renoncé à lui emboîter le pas, suivaient en riant de conserve.
_ Alors, on y va ?
Lança l’Oncle arrivé à sa hauteur.
Sam souri d’un sourire sans bave et comme il n’y avait plus grand monde dans le manège, ils se mirent à discuter avec le manégrier.
Alors ?
Ben oui.
Du coup, comme ils étaient à peu près d’accord sur tout, il leur proposa de monter : « de toute façon il faut bien le faire travailler sinon il rouille », leur dit-il avec ce bon sens caractéristique du petit artisanat itinérant.
En bonne intelligence ils grimpèrent dans la voiture qui suivait la voiture de tête et rirent en anticipant les joies à venir. Ce qu’ils ne savaient pas c’est que la chenille de ce manégrier là était particulière. Elle avait de véritables roues et, par conséquent, il fallait la conduire.
Sam, particulièrement intelligent ce soir-là, trouva ça étrange. Comme une chenille de manège par définition ça se mord la queu… l’intérêt de la conduire et tout… Ce qu’il ignorait, le pauvre, c’est que dans son infinie sagesse, le créateur du manège avait pourvu sa réalisation d’un circuit comme celui des kartings mais avec de jolis arbres. Lorsque la chenille disparaissait derrière la partie qu’on voit (c’est à dire lorsqu’elle apparaissait dans la partie qu’on voit pas, derrière) et bien elle se promenait dans le circuit.
Trop bien !
Un tour entier, pour Sam et compagnie, rien que pour le plaisir. Youhou ! Trop la classe !
Et comme, décidément, le manégrier aimait vraiment bien la discussion plaisante et sobre de Sam et de sa famille, il leur proposa non seulement un second tour à l’oeil, mais en plus, que Sam conduise la seconde chenille qu’il allait affréter pour l’occasion. C’était une encore plus belle chenille. Elle était brillante comme une coulure de vernis sur un pot usagé et Sam l’avait pour lui tout seul.

Ils attendirent que tout le monde prenne place dans une ambiance musicale disco, mais cela ne dura pas trop longtemps puisque tout le monde était déjà installé et que Sam était prêt lui aussi.
Le patron du manège sus-cité indiqua à Sam le moment du départ avec un clin d’oeil complice et les voilà tous partis, cahotin cahotant, vers de nouvelles aventures.
Les cris de joie avec un peu de trouille repartirent en cœur lorsque l’avant des deux chenilles, côtes à côtes, s’engouffra derrière la peinture de colline en trompe l’oeil pas averti (qui de ce fait n’en vaut pas deux et donc n’accède pas à la 3D… c’est, il faut le dire, un tout de même vieux manège).

Là, Sam manqua quelque peu d’expérience. Émerveillé par le paysage bucolique et néanmoins rappelant un circuit de karting, il se laissa distancer par la chenille du sieur propriétaire. Crénons quelle beauté ! De-ci de-là, des poustoufants anglophiles broutent nonchalamment l’herbe grass, tandis que les petits papillons chantent. La nature, quoi, avec quelque chose d’organisé comme un jardin à la française. D’ailleurs, ne serais-ce pas un château de Versailles que j’aperçois là-bas dans le fond, se susurra Sam in petto ?

Le voilà qui s’élance déjà en plein dans le paysage et fait serpenter sa chenille dans les traces de celle de devant. Les cheveux au vent et les yeux qui piquent de bonheur, les voilà tous riants et roulant vers le Versaillais château.
Arrivés au seuil, après une délicieuse descente au paradis verdoyant de l’endroit (note de l’édition : de ce côté c’est l’endroit, du côté de la fête foraine c’est bien entendu l’envers…), Sam rejoint les autres qui l’attendent au seuil de l’entrée monumentale, frais et dispos comme une touffe d’herbe dans la rosée du matin.
Quelle splendeur cette galerie des glaces, surtout pour les gourmands et que d’objets d’art rassemblés dans ces salles aux vitrines ostentatrices ! C’est tout le Louvre qui s’est invité au château de Versailles, ma parole, s’entretient Sam, gaiement.

Les chenilles ont ralenties leur allure pour adopter une cadence plus en harmonie avec la solennité du lieu. Des miles ans d’histoire les observent de leurs petits yeux sans vie restaurés avec un méticulisme soigneux et subventionné.

Sam est en confiance. Les commandes de l’engin lui sont maintenant familières et il a envie de le montrer. Sans accélérer son allure, il oblique spontanément vers la droite et, passant une large porte en angle droit, s’enfile dans un couloir parallèle à la grande galerie. Le chemin est dégagé, il accélère d’un geste sûr, jette un regard sur sa gauche à la porte suivante, il est en train de doubler l’autre chenille ! Cool ! La prochaine porte fait face à une grosse vitrine abritant une sculpture dont la rugueuse épaisseur des traits trahit l’âge obscur de sa production sacrée et ancestrueuse.
D’un mouvement de poignet il fait prendre la direction de la porte à son engin. Nickel ! ça passe juste bien, tout comme il a prévu. Il rejoint les autres juste devant leur nez et ajuste à son visage un petit sourire content de lui mais pas trop quand même (pour ne pas faire de jaloux) et CRRRAC BiM claOUang BriZZZe : la vitrine derrière lui vole en éclat, malencontreusement heurtée par la queue de la chenille oubliée par notre ami inexpérimenté.

Tous les regards convergent vers eux et lui devint rouge. Inutile de décrire la consternation poignante qui se saisit de sa gorge déployée, à ce moment-là, par l’émotion. Sam saute à bas de son engin tandis que, sous l’effet du choc, tout le monde reste immobile. Il court à l’emplacement de la vitrine qui chut et se rassure un tout petit peu en voyant émerger des décombres la statue de pierre qui n’a pas l’air plus mal fichue qu’avant.
Ouf.
Seulement les gardiens du musée, ainsi que les visiteurs, ne semblent pas de son avis. Se propulsant alors au guidon de sa bête il embraye sauvagement, suivit de près par le-dit propriétaire non moins angoissé ainsi que sa bande de famille qui ne rigole plus du tout.
La compagnie rebrousse chemin en à peu près autant de temps qu’il me faut pour le dire. Voilà c’est fait. Puis, enfin, émerge du côté visible du manège, s’arrête, et descend, au revoir et merci.
Second ouf, éveillé celui-là, ce n’était qu’un rêve.

Un rêve. Une réalité onirique. Un monde vécu dans le sommeil. Un immonde produit de Morphée quand elle est pas gentille. Limite un cauchemar, du coup.

Il me semble que je suis au tiers dans mon sommeil. Les dégâts seront sans doute réglés par mon assurance avant le prochain rêve. Enfin… pour des objets d’arts ?
Voilà qu’il n’en est plus du tout certain.
C’est ce que j’espère en tout cas, se dit Sam tracassé au point de ne pas se rendormir tout de suite. Le plus sage, décide-t-il enfin, c’est de rêver à un bon contrat tout risque. Et il se rendort rasséréné.

Cependant rien n’est jamais aussi simple qu’on voudrait croire que ça n’est pas trop compliqué, surtout quand c’est pas réel. Cette histoire de rêve catastrophique hante encore Sam tout au long de la journée. Il la retrouve à la fin de la grande nuit dans un cauchemar d’agent d’assurance en maillot de bain trop petit qui rigole lorsqu’il lui raconte son problème. Puis c’est un rêve angoissé de prestidigitateur qui n’arrive pas à retrouver son lapin dans les coulisses du cabaret où il se produit lors de la petite nuit de 10h. Il se réveille aussi à 16h, une demi heure avant le levé du soleil de mi-après-midi, en sueur sur le lit de son bureau alors qu’il venait d’emboutir la voiture onirique dont son patron rêve depuis des mois.
Diable, ma vie rêvée devient impossible ! Se dit Sam. D’autant qu’il ne s’appelle pas Sam mais Albert, ce qui ajoute à son émois. Au moins, se dit-il, peut-être que cela pourrais plaider en ma faveur devant un tribunal.
Une idée en amenant une autre et de fil en aiguille, il pense à son ami Lucarne, le juriste prudent. Ni une ni deux, la situation étant bien trop grave pour s’appesantir en savants calculs, il décroche le téléphone et compose le numéro de son cabinet.
Trois longues sonneries retentissent dans le silence grésillant de son écouteur avant que le combiné ne soit décroché à l’autre bout de la ligne.
Une voix pâteuse grogne quelque chose dans un langage péjoratif mais pas totalement compréhensible.
Allo Lucarne, c’est Albert.
Bon sang mon vieux, mais quelle heure est-il ?
Je sais, je suis désolé, il est à peine 16h
16h ! fait l’autre, bougon, j’ai déjà eu un mal fou à m’endormir tout à l’heure à cause de ma dent contre cette secrétaire… et toi tu me lève de la média-nuit, trois quart d’heure avant l’aube et en plein rêve érotique !
Excuse moi mon vieux, répondit Albert le rouge au front, mais il m’arrive une tuile.
Depuis le bout du fil il entendit le frottement caractéristique d’une branche de lunette qui glisse entre une oreille et un combiné.
Bon, vas-y, reparti l’autre assit par la force des choses, je t’écoute.
Albert présenta brièvement Sam à Lanterne et lui parla de l’accumulation des maladresses accidentelles de ce dernier dans les rêves de ce premier.
Lanterne réfléchit un moment puis répondit avec lenteur :
Mon bon Albert : tu es dans la merde !
Diantre, répondit ce dernier, c’est bien ce qu’il me semblait. Et tu ne vois rien qui pourrait m’aider ?
Un long soupir bava mollement depuis le combiné dans l’oreille d’Albert.
Il y aurait peut être une solution, finit-il par conclure.
Albert trépigna d’impatience ce qui, au téléphone, ne rendit presque rien.
Il existe bien une jurisprudence (Dieu soit loué, se dit Al, mon ami n’a pas perdu la main), mais à la condition que Sam se constitue prisonnier.
Albert frissonna, puis reprit : « Mais c’est que je le connais à peine. »
C’est la seule façon de te disculper. Tu ne t’en sortira que si tu prouve ta bonne foi au juges, et que ce n’est pas ton inconscient qui manœuvre ce Sam.
Comment vais-je le trouver ?
Je ne sais pas. Retourne sur les terrains de rêve sur lesquels tu l’a déjà rencontré, parle-en autour de toi, essaye de savoir si quelqu’un le connaît, où il habite. Moi de mon côté je vais voir dans les fichiers de la police s’ils n’ont pas par hasard connaissance d’un maladroit sadique en liberté en ce moment. Rappelle moi dès que tu as du nouveau.

Albert n’eut pas le temps de remercier son ami, ce dernier avait déjà raccroché. Il reposa le combiné et regarda autour de lui. Par où commencer ? Il restait encore 4 bonnes heures avant la grande nuit et il en avait encore 3 a passer au travail. Prenons les choses dans l’ordre, se dit-il, tout d’abord aller m’excuser auprès de Monsieur Poljacques mon patron. La mort dans l’âme, Albert prévint sa propre secrétaire de son absence et celle du patron de sa présence. Leurs bureaux étant contigus comme leurs propres corps, elles se réveillèrent en même temps.
Albert s’assit dans l’antichambre (seul endroit d’Onitopia où il était interdit de dormir) et attendit. Il était loin de s’attendre à ce qui allait lui arriver.

Lorsqu’il fut introduit dans le vaste bureau/chambre convertible, Monsieur Poljacques lui présenta un profil de dos. Les mains croisée dans le bas de celui-ci, il contemplait le majestueux levé du troisième soleil d’Onitopia à travers l’immense baie vitrée de son 76ème étage avec ascenseur. Monsieur Poljacques était matinal, surtout pendant les heures de travail mais pas que. Son bureau jouxtait l’ancien observatoire à lunette qui avait été posé au sommet de la tour d’astronomie principale qu’il dirigeait. Le business de la prévision astronomique, heures précises des demis jours, en suivant les complexes saisons et éclipses partielles ou totalement cumulées, était particulièrement florissant depuis deux cents ans de révolution industrieuse. Savoir quand on allait se lever pour travailler et combien d’heure cela durait par jour allait de pair avec le salariat et le monde du commerce. Monsieur Poljacques était par conséquent à peu près aussi matinal qu’il était riche et puissant.
Entrez mon cher Albert, entrez.
Al n’en revint pas qu’on puisse lui dire entrez deux fois, cela cachait quelque chose.
Merci Monsieur le directeur
Monsieur Poljacques, sans se retourner, enchaîna : « Vous devez vous demander pourquoi je vous ai fait venir, n’est-ce pas ? »
Là, Albert laissa négligemment tomber sa mâchoire inférieure sur son veston tout neuf, y laissant une imperceptible trace humide.
Poljacques repris après une pause légèrement théâtrale en se retournant pour faire face à son interlocuteur.
Oui, mon cher, c’est vous, fidèle bras gauche, celui du cœur, que j’ai choisis pour prendre la tête de la branche la plus prometteuse de notre entreprise : vous allez mener un combat de premier plan autour du développement de notre Section Paradoxale.
Albert ouvrit des yeux grands comme les deux soleils de 10h et repris le contrôle du bas de sa bouche avant de s’entendre répondre : « L’activité de ponctuation des rêves ? Mais je croyais nos recherches sur influence des rythmes astro au seul stade de recherche fondamentale ? Serions-nous arrivé à influencer la durée ou la qualité de notre sommeil paradoxal ? Il était peut-être surprit, mais c’était un pro.
Et bien mon cher, ce sera à vous de me le dire, moi-même je n’y comprends rien, mais vous ne serez pas seul, mon fils Samuel vous secondera. Devant la mine de son second, Poljacques se sentit obligé d’ajouter : « mais ce sera sous votre direction unique, Samuel Poljacques n’est encore que novice, vous verrez, il est un peu dans le soleil de midi mais il ne demande qu’à apprendre. Vous serez le tuteur rêvé pour lui, j’en suis convaincu. »
Sur ce il se tourna vers son bureau et commença à y déplacer des piles de papier pour signifier la fin de l’entretien.
Lorsqu’Albert, encore tout retourné, fut sur le seuil il lui lança enfin : « A oui, et au sujet de ma voiture… n’en parlons plus, je viens de l’acheter, j’en rêverais une autre ».

Une fois la porte du bureau fermée Albert aperçus l’air goguenard des deux secrétaires siamoises. Vendeuses de mèche, pensa-t-il. Puis il ajouta à haute voix : « a oui, au fait Nadège, nous déménageons notre bureau au sous sol avant ce soir », avant de rentrer dans celui qui jusque là était le sien en ricanant.

L’après midi fut sinistre. Albert, fatigué par ses sommeils cauchemardesques n’osait pas dormir de peur de voir l’autre pointer le bout de son nez. En pareille circonstance il était pourtant de bon ton d’afficher à sa porte le célèbre panneau : « ne pas déranger, je rêvasse tout un tas de solutions simple a un problème épineux ». Albert en pris son parti, il devrait faire tout, du moins le maximum, en restant éveillé. Fébrile, il fouilla dans le tiroir de son bureau jusqu’à en extraire un organigramme de l’entreprise. Diantre ! La photo aux couleurs bavantes sur la planche aux fausses allures d’arbre généalogique correspondait : le Samuel du directeur-président général était bien SON Samuel persécuteur : Le sam ! La partie s’annonçait serrée pour Albert qui du ouvrir la porte aux déménageurs qui emportèrent son secrétaire avec les tiroirs encore pleins.
Quelques minutes après, ce furent les ambulanciers qui le trouvèrent tout rêveur pour lui annoncer qu’ils emportaient sa secrétaire, avec ses artères toutes vides. Sa tentative de se désolidariser de sa sœur via les ciseaux du bureau avait été un échec. Ou disons, une demi-réussite.

Maintenant Albert avançait en terrain connu. Il n’était plus seul et une poignée d’ombres avançaient tout comme lui dans la muraille de la citadelle. Il sera son fusil automatique contre son flanc : ça recommençait.
Oui, le lieu, les sensations, avaient cette petite musique entêtante de déjà vu. Comme ces petits airs, répétés en boucle dans les films de Cow-boys quand ça-va-barder-vous-allez-voir-c’que-vous-allez-voir.
Dans l’extrémité gauche de son champs de vision il perçus confusément que les autres se rassemblaient pour étudier la situation. Albert connaissait déjà le senario. Il n’attendit personne pour contourner la muraille par la droite.
La colline montait en pente douce le long du mur d’enceinte. Aucune activité n’était perceptible à l’intérieur ni alentour. Albert était maintenant seul et avançait d’un air décidé. Aucun oiseau ne chantait ce qui l’amena à déduire que le silence était total.
Plus il se montait la pente escarpée, plus il savait approcher du dénouement du rêve. Conscient d’avoir déjà vécu ce moment, il baissa instinctivement la tête alors qu’il arrivait à la hauteur du haut du rempart. « je ne me ferait pas avoir cette fois, pensa-t-il en serrant les dents ».
Il l’aperçu au moment même où il risquait un coup d’oeil par dessus le mur. Il arma et tira a l’aveugle, sans viser, la crosse de son fusil contre le flanc. La rafale déchira le ciel et la quiétude inquiétante du lieu aussi sûrement qu’un grand écart dans un pantalon trop petit. Les traits partirent en sifflant arroser le rebord du mur dans une gerbe d’éclats rocheux et de poussière. Au loin, sur le chemin de ronde, la silhouette ne daigna même pas se mettre à l’abri. En soi, son comportement avait déjà quelque chose d’insultant. Albert serra les poings, cette fois, et une seconde rafale partie se perdre dans les airs bien au-dessus de sa cible. Une vague sueur de trouille commença à lui perler aux commissures des lèvres. Il ne l’aurait pas non plus cette fois. C’était bien lui, maintenant le doute n’était plus permis. Ce rêve de débarquement avec avance sur la capitale d’Onitopia a libérer devait dater de 3 ou 4 jours dans la mémoire d’Albert. Il ne se terminait pas bien, mais comme souvent, il n’y avait pas prêté attention… un rêve a reterminer parmi d’autres. Mais maintenant il avait identifié l’intrus en son sein. Le vers dans la pomme. Samuel le fourbe, Samuel la gangrène, le vénérien était encore là a lui pourrir la nuit.
Albert décrocha son chargeur d’un geste leste du poignet et en enclencha un nouveau du même mouvement. Trop tard, l’autre l’avait repéré et déjà les pruneaux se mirent à pleuvoir dru autour de lui. La plaine pentue dans son dos, la muraille devant lui : foutre Dieu ! Peu d’autres opportunités, comme la dernière fois. Ce qu’il voyait là-haut plus loin sur les remparts n’était qu’une silhouette, mais au fond de lui-même Albert sentait le sourire moqueur et le sarcasme facile.
Tenter un coup de Trafalgar et sauter à l’intérieur de l’enceinte par là où le rempart n’était plus qu’un muret de pierres aurait été une option sans l’armée toute entière de salops qui s’y trouvait sans doute. Une balle siffla à l’oreille d’Albert. Trop proche. C’est marrant comme c’est toujours trop proche, une balle, quand ton oreille l’entends siffler. Albert ne fit ni une ni deux, il se précipita dans la pente à toutes jambes pour venir écraser son dos contre le rempart là où il était déjà assez haut.
Comme il l’avait prévu, les tirs cessèrent, faute de visibilité sur la cible.
Au fond de son lit, Albert souffla et remua nerveusement. Dans son rêve il savait avoir déjà vécu la scène… et perdu la partie en même temps que son précieux sommeil. Il n’avait pas beaucoup d’alternatives. Il décida de retenter le coup.
Glissant une main à sa ceinture il dégoupilla une grenade. Le temps de latence avant l’explosion était crucial et, bien entendu il ne savait foutre pas de combien il pouvait être, ce foutu temps de latence. Pas moyen de se rappeler non plus combien il avait compté la dernière fois. Tant pis. Il compta jusqu’à trois et lança la grenade de toute ses forces vers le haut du rempart au dessus de sa tête. L’autre était là, pour sûr, à se pencher comme un saule afin de l’apercevoir pour lui régler son compte.
La grenade monta à la verticale jusqu’au sommet du rempart. Samuel la regarda incrédule se stabiliser juste devant son nez. Tout à coup, elle inversa son mouvement, répondant ainsi à la dure loi de la gravité qui ne manquait pas d’accabler Onitopia à l’instar d’autres mondes réels ou rêvés.
En bas, Albert en éprouva une sorte de soulagement masochiste : « j’en étais sur, trois c’était carrément pas assez ! ». La grenade rebondit à ses pieds et il eut un sursaut de rébellion face au destin moqueur. Prenant son élan, une main fermement appuyée contre le mur il envoya un grand coup de pieds dans la grenade et la fit voler à vingt pas. Elle explosa dans un bruit mat.
Hé hé, quelque chose changeait. Il n’était pas encore éveillé, il n’était pas encore mourut.
Albert, le sourire en coin, jouit de cette petite victoire sur la fatalité le temps de compter jusqu’à sept. Une deuxième grenade, ressemblant étrangement à la sienne rebondit durement sur le sol auprès de lui.
Crac ! Albert se réveilla intérieurement trempé de sueur. Je dis intérieurement parce que ses draps et son Marcel de nuit étaient secs mais que, honnêtement, s’il avait sué à cause de son rêve il aurait été véritablement trempé de sueur. En même temps comme sa fait un peu cliché, ma femme, qui est ma première lectrice (dans tous les sens de ce terme sibyllin) m’a dis : « c’est bien mais ça fait un peu cliché le coup du mec qui se réveille « trempé de sueur ». Je les ai sentis dans le son de sa voix les guillemets sur « trempé de sueur ». Déjà ça c’est pas bon, les guillemets. Alors quand en plus elle commence sa phrase par : « c’est bien », là il faut que je change un truc. C’est là que j’ai pensé à « intérieurement trempé de sueur ». Ça se fait plus beaucoup les trucs intérieurs, je sais, sans doute à cause des adaptations cinématographiques, c’est pas très photogénique, mais comme moi je fais ça pour mes lecteurs…
Bref, en un mot comme en mille, il se réveilla avec cette impression étrange dans la bouche. Une amertume qu’il connaissait maintenant trop bien et que lui laissait toujours le passage onirique de celui qui était devenu, sommeil après sommeil, sa bête noire : Samuel Pauljacques.
_ L’enfoiré, mais pourquoi fait-il ça ? Pourquoi me fait-il ça à moi ?

La pièce encore endormie ne prit même pas la peine de lui renvoyer l’écho étouffé de sa plainte muette. D’ailleurs, ce nouveau bureau le connaissait à peine. Albert se sentit seul, et moi j’espère que ma femme ne va pas rentrer trop tard pour que je puisse manger avec.
En attendant des jours meilleurs, nous nous dîmes tous deux que la meilleure chose que nous avions à faire c’était de nous remettre au travail, et c’est ce que nous fîmes.

Le traquenard

Onitopia. Planète au petits jours, berceau de la vie, fin sanctuaire aux six petits matins par vingt-six heures, paradis des dormeurs et des rêveurs.
Onitopia occupait dans l’Univers un emplacement de choix. Si la Création issue du Big Bang était un stade de Foot, alors Onitopia était une loge VIP avec vue imprenable sur le terrain, écrans couleurs pour les ralentis, champagne et hôtesses en petites robes moulantes.
Ses trois soleils assuraient un roulement incessant alternant lumière et obscurité. Le plus petit des trois, Hermestri, allant même jusqu’à effectuer trois rotations autour de la planète, tandis qu’elle tournait sur elle même en une journée de 26 heures avec en été, Hermès-le-grand a sa droite et Luxia le moyen à sa gauche (l’inverse étant bien entendu l’apanage de l’hivers Onitopien). La nuit noire représentait donc, vous l’aurez compris, un bien précieux qui se présentait plus souvent qu’on ne pouvait le croire malgré tout (5 à 6 fois par 26 heures, suivant) mais ne durait que de quelques dizaines de minutes à une poignée d’heures. Les habitants de cette astre singulier avait, et c’est bien naturel, développé une aptitude à s’endormir profondément en un instant, tout comme à être opérationnels très vite au saut du lit. Certains animaux, haut degrès de symbiose, arrivaient même lorsqu’ils étaient nocturnes, à rêver en chassant tandis que d’autres, diurnes, rêvaient qu’ils se faisaient manger. Bref, cette histoire ne se déroule pas du tout sur Terre.
L’exposition des continents à la lumière, énergie vitale généreusement distillée par les trois astres flamboyants, était rythmée par l’action bienfaitrice de deux lunes placides : l’une orbitant autour de la planète elle-même, l’autre autour d’Hermetri.
Onitopia. Un monde de poètes et d’écrivains, de rêveurs et d’amoureux. Un paradis, n’eut été l’activité industrieuse et lucrative des humains qui la peuplaient, avec son corollaire fatal d’envie, de jalousie, bref : la compétition.
C’était tout à fait ce genre de pensée que ne ruminait pas Albert alors que, instantanément sur pieds, il emménageait et aménageait son nouveau bureau. Non, Albert était soucieux. Tout en rangeant ses dossiers, en épinglant son poster de : « couché de soleil impression soleil levant sur la côte du jour sans fin au mois d’entourloupette », en mettant sous clés son agrafeuse parce que les agrafeuses on se les fait toujours piquer, Albert pensait à celui qui depuis des semaines venait hanter ses meilleurs rêves, son pire cauchemar, son désormais plus proche collaborateur : Jules Pauljacques.
Avec un regard circulaire satisfait sur la pièce, il arrangea enfin les petits coussins de son lit de bureau.
« Comme on fait son lit on s’couche » pensa Albert avec un hochement de tête approbateur. Selon sa montre à synchronisation perpétuelle avec les serveurs de temps relatif du Centre d’Astronomie Principal, montre qu’il avait contribué à créer, l’obscurité de la petite nuit de 16h ne viendrait pas avant un bon quart d’heures… Mais il avait si mal dormis ces derniers jours. Il s’étira en baillant. La minute suivante il dormais. Un filet brillant au coin de la bouche et, progressivement, une bosse levant les plis du drap sous lesquels il s’était glissé, juste là, entre la tête et les pieds.
La nuit tombait enfin lorsqu’il se souvint de la promesse qu’il avait faite à un amis viticulteur. Ce dernier participait ce jour à une fête, dans leur village natal et il devait y présenter son vin nouveau. Il avait promis. Effort. Un ami d’enfance : une promesse qui compte double. Et puis mince ! Il avait autant besoin de se changer les idées que de dormir.
Albert se redressa d’un bond, enfila sa veste d’un geste ample et pressa le bouton de l’interphone interne un peu trop rapidement avant de se souvenir qu’il ferait bien mieux d’envoyer des fleurs à la famille de sa défunte secrétaire. Avait-elle un mari, était-il polygame ? Autant de questions qu’il ne pourrait plus lui poser maintenant. En tous cas, cela ne l’empêcherait pas de prendre son quart de journée du soir.

Dans la capsule magnétique à haute vélocité qui l’emportait vers le village de son enfance, Albert admirait les derniers rayons de Luxia se couchant. Après tout, à quoi bon se frapper ? Le monde n’était-il pas toujours aussi magnifique autour de lui ? Est-ce que ça lui ressemblait, ça, de s’apitoyer sur son sort ? Il devenait nombriliste, tristos, ne profitait plus de la vie et tournait limite parano. Il respira un grand bol d’air en descendant de son transport qui repartit, vide, vers la grande ville. Ça sentait l’herbe fraîchement coupée, le dessous d’bois et la clairière enchantée. Albert rit de lui-même, comme un enfant heureux et partit rejoindre son ami parmi les stands de victuailles et le peuple en liesse.
Celui-ci n’était pas là. Au comptoir où trônait sa production il fut tout de même reconnu. « Offert par la maison », s’entendit-il dire avec jubilation. Le breuvage était pertinent et efficace.
Albert en était là de sa dégustation lorsqu’une voix connue le tira de sa contemplation épicurienne. « L’Albert ! » Il se raidit. « ça, crénon, c’est l’Albert ! ». Il se retourna prudemment et sourit : « Le Julot ! ». Merde, Julot, pensa-t-il. Le tâcheron du village. La gentillesse incarnée… comme un ongle. La simplicité faite homme : le boulet par excellence ! Vaut-il mieux être mal accompagné que seul, commença-il a réfléchir ? L’autre ne lui laissa pas le temps de tergiverser avec lui-même.
_ Moi qui commençait à croire que je trouverais personne de connu pour trinquer dans ce paysage de costumes de la ville. Lança-il.
Les tournées s’enchainairent. Un vrai traquenard. Et le copain qui n’arrivait pas.
Après à peine 5 ou 6 canons, Albert signa l’armistice. Prétextant le lever du soleil proche, le travail en retard, une migraine de carabinier et la nécessité impérieuse d’uriner, il se dirigea vers la caisse du comptoir d’un pas chancelant mais résolu.
A ce moment précis un cris, venant du plus profond des terreurs que seule l’enfance devrait connaître, monta en lui, se coinça, pour finalement se perdre dans sa gorge en un gargouillis désolant.
Lui !
Car effectivement, lui, c’était !

Il était là, derrière le comptoir, arborant la mine affairée de celui qui fait mine d’être trop occupé pour le reconnaître.
Il était là depuis le début. Le fourbe ! L’infâme ! Albert grimaça de rage. Dans mon rêve de copain d’enfance, pensait-il !
Albert enfonça la main au plus profond de sa poche avec la ferme intention d’en finir au plus vite avec tout ça. « Je règle mes consommations et bye bye. Plus de consommations à payer et plus de guichetier, plus de guichetier et plus d’énergumène suceur de rêve », se disait-il dans une demi conscience.
Au contact des clés et du tissu, le bout de ses doigts se raidit et déglutit difficilement. Sa main monta alors en tremblant vers sa poche de veste. Son portefeuille n’y était pas, le cauchemar était total.
Malgré son envie de ne pas le faire, il releva la tête et le gros visage de Sam vint occuper toute la place dans son imagination, un sourire énigmatique teinté de sadisme au coin des lèvres. Celles-ci s’écartèrent enfin sur une béatitude plus large, laissant paraître une dentition en or qui éblouie Albert, lui brûlant la rétine ainsi qu’une partie des sourcils.

Janussaire, le soleil du jour-du-soir, se levait et tintait avec fracas contre les atours prothésistes et extravagants du malotrus. Bien qu’endormis et sachant cela consciemment impossible, Albert allait griller sur place s’il restait exposé, ne serais-ce qu’une minute de plus, à la profonde réflexion de ce sourire narquois.
Étais-ce la forme ronde de Janussaire ou bien celle de sa bonne étoile, toujours est-il que sa main gauche, qui n’avait jamais renoncé, exhuma de fond de l’autre poche une pièce. Cette pièce, elle l’identifia elle-même comme un centième de Boule (monnaie Onirique). Plutôt que de se mettre à pleurer (hydratation lacrymale tant humiliante qu’inefficace), Albert décida d’exhiber ce fruit, bien maigre, de son pantalon.
Tel un talisman protecteur, Albert leva la pièce devant son visage, l’interposant en quelque sorte entre lui et l’autre, fragile rempart à la folle tournure que prenait son rêve.
A ce moment précis le sang d’Albert ne fit qu’un tour dans son sac. Comme mécaniquement guidé par une force supérieure et bonne, le sourire narquois fièrement arboré passa dans le même mouvement d’un visage à l’autre. Le sourire étincelant de Sam s’éteint momentanément : la pièce en question était, ô force improbable de rêve, frappée du chiffre 2 000, c’était une pièce de deux mille Boules !
Hé, hé. Albert jubilait extérieurement, de façon relativement puérile certes, mais jubilatoire tout de même. Et ce, jusqu’à ce que soudain, la pièce se mit à briller de manière outrancière. Elle brilla tant et si bien qu’à son tour elle éblouie l’assemblée ébahie.

Les yeux d’Albert papillonnaient, piqués qu’ils étaient par la lumière trop forte dans son bureau pourtant obscur. Effectivement, bien des ophtalmologues vous le diront, il n’est rien de plus éblouissant que la lumière dans le noir, tout comme les diététiciens s’accordent à dire qu’il est dangereux de manger trop gras lorsqu’on meure de faim. Bref, le regard d’Albert s’arrêtât sur un éclat doré qui venait directement de la porte vitrée de son bureau. Il avait inspecté cette porte en arrivant et la plaque fraichement posée qui affichait : « Albert Doubitchou, Dir. Section paradoxale et ponctuation des rêves ». Les lettres étaient bien ciselées, tout était correct. L’éclat de lumière venait bien du côté de sa belle plaque neuve, mais à y regarder de plus près ça n’était tout de même pas véritablement d’elle qu’il venait.
Albert se redressa et s’approcha de la porte. Oui. La lumière assassine venait d’un cadre ornemental accroché sur le mur opposé du couloir, qui réfléchissait lui-même trop intensément à son goût, surtout pour une aquarelle.
Albert ouvrit la porte et sorti dans le couloir. Celui-ci faisait un coude à l’angle de son bureau. Il régnait une étrange pénombre dans se bras mort du couloir. Celui-ci n’était effectivement éclairé que par un unique spot éclairant de plein fouet une unique porte. Sur la porte une plaque dorée semblable à la sienne : la fautive, le miroir aux alouettes, l’éblouissante clarté.
Nous y sommes : surtout lui.

Albert n’eut pas besoin de s’approcher pour pour lire le nom qui y était gravé.

En fait, le pauvre n’en pouvait plus. Il n’en voulait pas particulièrement à son persécuteur, il était au delà des sentiments, anesthésié par le manque de sommeil, le manque de rêves ré-créateurs, le manque d’espoir. Si la psychologie avait existé sur Onitopia, on aurait pu dire qu’il était limite Nervous Breakdown, en pleine dépression, caput, niqué d’la tête, cactus, lysopaine, fauché au plus près des racines de son envie d’être au monde.
Comme un zombie, il se dirigea d’un pas lent et résigné vers le bureau de Samuel Pauljacques. Pathétique vision d’un homme ayant abandonné toute fierté. Sinistre image de la reddition. Le désespoir amidonné d’échec. L’agneau servile, offrant sa gorge au bourreau.

Il entra sans frapper, comme répondant à l’appel muet de son tourmenteur : « Viens à moi, ai confiance. De tes maux je peux hâter la fin… définitivement ».

Mais à ce qu’il vit, il ne pouvait être préparé.
L’homme qu’il avait en face de lui, relié à un ensemble complexe de machines et de tuyaux, montrait un visage étrangement semblable au sien. En pire.
Traits tirés, pâles. Joues creuses, yeux profondément enfoncés dans leurs orbites cerclées de noir. Une grimace se voulant un sourire entendu disant : « Hé oui, tu vois, en fait j’en suis là ». Le jeune homme du trombinoscope, le fils de son père avait été mangé par cet autre sans âge.
La stupeur saisit Albert au menton. Ainsi anesthésié ce dernier se rapprocha sensiblement de son cou. Pris à son tour, ce dernier étrangla un râle avant de transmettre la raideur du choc au poumons et au cœur qui rata un battement, pour enfin lui nouer les entrailles et l’estomaquer.

Dans cette pauvre loque humaine, Albert ne reconnaissait qu’à peine le jeune avorton qui se tapait l’incruste depuis maintenant trois mois dans ses rêves. Sa résignation se transforma en incrédulité. Il reprit peu à peu confiance en lui. Après tout il était encore un peu présentable, lui. Quelques nuits de sommeil dans un centre de relaxation horizontale, une cure de rayons noirs d’obscurité et deux ou trois biscuits REM et n’y paraitrait plus. Alors que l’autre, là…
Merde alors ! Pensa-t-il subitement. C’est pas possible d’avoir eu peur de celui-là ! J’aurais dû tout de suite lui claquer deux baffes avant de le laisser me pourrir la vie.
Tout à ces pensées regaillardisantes, Albert se redressa et adopta une stature droite et altière. Il allait déjà bien mieux.

_ Bonjour, dit-il enfin.
Une pause, Albert cherchait ses mots. Dites-donc, partit-il enfin énergiquement, il semblerais que nous allons travailler ensemble dorénavant.

L’autre hocha la tête,. Cette dernière tombait sur sa poitrine et il ne la relevait qu’à grand peine.
Albert reprit : « Bon ben alors, bonne journée ». Et il allait prendre congés, fier de son courage retrouvé face à l’hydre infâme, prêt a affronter le monde entier et la nouvelle secrétaire qu’il allait avoir, lorsque l’autre momie s’éclaircit la gorge d’un profond raclement caverneux.
_ Monsieur Albert ?
Le cœur d’Albert se mit à battre très fort. Voilà que l’autre allait lui dire un truc. Merde, pas cool. Qu’est-ce qu’il va bien encore trouver pour m’asservir et me sucer le sang ce foutu Vampire, pensa-t-il.
_ Je ne suis pas particulièrement fier de ce que je fais.
_ A non ? (Quel con !) Puisque Albert avait prononcé ces deux derniers mots dans sa tête, l’autre fit mine de n’avoir rien entendu et reprit :
_ Savez-vous que la texture même de vos rêve est un aliment extrêmement riche pour moi. Je n’avais par ailleurs encore jamais trouvé un sujet capable de survivre à plusieurs jour de mon, comment dirais-je, inclusion dans son territoire nocturne. Je suis positivement épaté. Vous êtes un sujet remarquable à plusieurs titres.
_Un collègue, rectifia Albert. Un collègue remarquable à plusieurs titres. Je dirige ce département de prospection des efficiences oniriques au même titre que vous, voire plus !
La momie racla et bruissa derechef. Albert pris ça pour un rire, en fait, du coup, il le prit plutôt mal.
_ Vous avez l’air de penser autrement ?
Samuel Pauljacques prit le temps de laisser planer un doute avant de répondre ;
_ Non, c’est vous qui avez raison, Albert, tant que vous êtes encore en vie.

C’en était trop. Le sang d’Albert ne fit qu’un tour dans ses veines. Il était bien décidé à secouer le joug qui le retenait prisonnier de cet être sans vergogne, et si cela ne se faisait pas à l’amiable, si cela ne pouvait se régler juridiquement, alors c’est bien la nuit prochaine qu’il réglerait ses comptes oniriques.
_ C’est exactement ce que j’allais dire, mon cher SAM, et il prononça ce diminutif en majuscule, pour en exagérer le côté familier avec le désir puéril de blesser.

Sur ce il tourna les talons et sortit du bureau à grands pas. Dernière lui, la grotte caverneuse fit entendre l’écho d’un roulement de tambour étouffé. Samuel Pauljacques se poilait littéralement la face, bien que cela n’apportât rien à l’histoire.

Confrontation

Une fois n’est pas coutume, la confrontation survint au moment où Albert s’y attendait le plus.
Albert avait convoqué ses plus proches collaborateurs. Des types compétents, les petites mains industrieuses qui assuraient la prospérité de l’entreprise et qui œuvraient dans l’ombre de Samuel depuis déjà plusieurs mois. Il n’eut pas à jouer de sa position hiérarchique pour les décider à l’aider. Visiblement ils ne partaient pas non plus le fil du big boss dans leur cœur. Ils ne furent pas surprit non plus lorsqu’il leur exposa son projet de s’immiscer à son tour dans le rêve de ce dernier. L’os venait seulement du fait que l’autre ne rêvait pas. Ensemble, ils décidèrent d’agir à l’un des moments où Samuel Poljacques vampirisait la nuit d’un autre malchanceux ayant eu l’imprudence de se trouver sur son chemin, ce qui arrivait de plus en plus fréquemment depuis qu’Albert luttait pour ne pas dormir.
A l’heure dite, ils installèrent Albert dans le lit de son bureau, à côté d’un grand cylindre où baignait le fluide luminescent qu’il présentèrent comme la substantifique moelle de l’interconnexion rêvale.

Dénouement

Un vent frais comme une bourrasque hivernale emporta avec lui des fétus de paille qui parsemaient la rue. Une volée de sable fin vint caresser la joue d’Albert.
Bon sang ! Les deux étés d’Onitopia sont donc passés si vite que l’hiver est déjà là ? Pensa-il.

Albert voulu porter la main au col de son manteau pour le relever sur son cou. Cette dernière ne trouva qu’un pan de cape retenu sur l’épaule par une fibule ornementée. Une douleur poisseuse lui inonda le front. Sa main en redescendit couverte de sang. Il sourit.
Ça a donc fonctionné ! L’appareil de ce pauvre fou fonctionne. Il était en train de rêver le rêve d’un autre. En toute conscience, en toute liberté. Cela ouvrait des perspectives gigantesques, que ce soit en terme d’applications scientifiques ou commerciales. De quoi donner le tournis. Où bien étais-ce cette blessure ouverte à la tête ?
Albert, légèrement nauséeux, renonça a se lever et se contenta d’observer autour de lui, se redressant en position assise.
Le vent qui soufflait dans ce qui ressemblait à une rue terreuse devait-être de ceux qui précèdent le petit jour. Un coup d’oeil circulaire sur ce qui s’avérait être une petite place en forme de carrefour triangulaire, son sol en terre battue, ses façades en bois aux peintures écaillées lui permis de s’orienter grossièrement. Aux visages austères gravés sur le linteau des portes, aux gueules de dragon sortant des poutres qui dépassaient des toits, Albert conclut que s’il se trouvait bien en Onitopia, il devait être dans un tout petit village, un de ceux, nordiques, qui jouxtent les étendues sauvages de la grande mer de glace. « La fin du monde des hommes », comme on le racontait dans des chansons anciennes, « le début du monde des Dieu ».

Albert en profita également pour détailler sa tenue. Des sandales de cuir. Une ceinture tressée au fourreau de laquelle pendait une imposante épée. Incroyable, il était vêtu comme dans les âges anciens et vivait se rêve comme passé à la moulinette d’une machine a remonter le temps. Le village était alors sans doute une grande ville, pour l’époque, une de ces citées nordiques accrochée aux falaises de grès comme le dernier bastion de la civilisation au bord du néant. Il était tout à ces conjectures lorsqu’un amas de vieux chiffons et de paniers se mit à bouger près de lui. Sous la tonnelle qui les habitaient tous deux, sur le même perron de planches de ce qui semblait être une série de boutiques fermées, émergea une le second personnage du rêve.
Une tête terrible, saignant sur une côte matelassée de pourpre et d’or qui avait dû être magnifique. Un soldat sans doute, comme lui mais visiblement en plus piètre état. Le bougre arborait une balafre ensanglantée qui partait de sous son oreille pour aller lui manger une partie du front.
L’esprit d’Albert se refusa de voir plus en détail l’amas visqueux et sale se tenait en lieu et place de ce qui aurait dû être un œil.

L’homme grogna plus qu’il ne gémit, dans un grincement de dent à vous fendre l’âme et entrepris maladroitement d’ajuster un foulard sur sa blessure. Mais Albert n’eut pas le temps de s’interroger plus avant sur le rôle de ce dernier dans l’histoire, car un autre mouvement venait d’attirer son attention au bout de la place vide de monde.
Une silhouette venait d’apparaître en s’écartant d’un mur près de la large avenue qui débouchait à cet endroit. Elle fit mine de s’approcher d’un homme emmitouflé dans un grand manteau et qui descendait l’avenue dans leur direction, puis s’arrêta, leva une main ouverte à hauteur de sa tête, avant de se fondre à nouveau dans l’obscurité. Le grand manteau continua sa progression, tandis de deux nouvelles silhouettes qui émergèrent des deux autres rues débouchant sur la place en cul de sac. A leur tour elles esquissèrent rapidement le même signe de la main.
Des sentinelles, pensa Albert épaté. Ce rêve l’émerveillait positivement, lui qui n’avait personnellement jamais osé s’aventurer dans des territoires oniriques aussi recculés.

L’homme s’avançait seul, d’un pas rapide et souple, droit devant lui. Droit sur Albert.

_ Enfin !

La voix, chaude et rauque avait fait sursauter Albert. Il se retourna pour voir apparaître deux hommes encapuchonnés dont il n’avait pas non plus remarqué la présence immobile, ombres parmi les ombres. L’un d’eux portait son bras en écharpe et vaste auréole sombre maculait son habit au niveau du biceps. L’autre arborait en bandoulière un large cor en corne de Rinocéphale. Un animal disparu depuis si longtemps, une pièce de collection !

Sans plus faire attention à lui, ils le dépassèrent pour aller au-devant du soldat au manteau.
_ Alric ! Alors, quelles sont les nouvelles ?
L’autre jeta un regard vers l’homme à la balafre, celui-ci hocha la tête. Son regard scrutateur glissa ensuite vers Albert toujours assis. Il hocha la tête à son tour, pour le saluer. Albert, qui ne savait trop quoi faire, lui rendit maladroitement son salut de la main.
L’homme au manteau leva ensuite son visage buriné par de longues journées sous le soleil implacable des contrées nordiques et répondit.
_ Il en arrive toujours, cela est bon.
_ Bon ?
Tous se retournèrent vers le bandeau ensanglanté. Albert n’arrivait pas à croire que cette voix forte et autoritaire était bien sortie du tas de guenilles à peu près mourant qu’il avait non loin de lui. C’était pourtant bien le cas.
_ Tu trouves ça bon ? Voici un capitaine des marches septentrionales plein d’optimisme !
Les trois autres baissèrent la tête.
Le blessé repris : « Nous étions 8 000 dans la passe d’Elfin. 2 000 des cavaliers d’argents d’Osthurn sur notre flan gauche, en renfort. Comment parlerais-tu d’une déroute, si c’eut été le cas, Alric ? Comme un sort moyennement bon ? ». Il y eut une pose dans son discourt, comme s’il devait se concentrer pour reprendre le cours de ses idées, ou pour ne pas se laisser submerger par la douleur. « Je ne compte que 30 guerrier autour de nous, dont plus de la moitié sont or d’état de combattre », il baissa d’un ton « certains définitivement. Cette ville sera sans doute notre tombeau et l’espoir d’un monde libre mourra avec nous. »
Ce fut l’homme blessé au bras qui releva la tête le premier.
_ Mais tu nous a amené ici dans un acte de sagesse, Asthor, nous détournant nous et nos camarades d’une mort héroïque mais vaine. Ce n’est sans doute pas pour, maintenant, nous abandonner au désespoir. Tant que nous existerons, une menace pèsera sur le pouvoir des Senzhen.
Albert senti distinctement l’air se charger d’électricité autour de lui a la simple évocation de cette famille. Des tyrans sanguinaires qui hantaient les rêves agités des petits enfants qui n’avaient pas été sage tout au long des journées. « Le grand Senzhen viendra te chercher si tu en finit pas ta soupe ! ». « les temps héroïques », pensa-t-il, rien que çà ! Il m’a entraîné en pleine guerre des clans, 3 000 ans avant notre ère. Avant même la chute de la petite lune Cliopée, avant les âges sombres et la seconde renaissance ! Et lui, qui va-il bien être ? Le grand Senzhen lui-même ?

Après un silence, le dénommé Asthor reprit, d’une voix calme : « Quel est l’état des lieux capitaine ? ».
Le capitaine Alric se tourna d’un bloc vers lui dans une posture parfaite de respect militaire.
_ Mes informateurs font état d’autres rassemblements à l’extérieur de la ville. Peut-être plus importants que le notre. Les échevins de la citée ont pris le partis de ne rien tenter contre nous. Ils nous craignent autant qu’ils craignent l’armée des Senzhen et ne feront pas donner la garde.
_ Pour l’instant, prononça Ashtor, dubitatif. Nous n’avons plus de temps à perdre. Manis, sonne l’appel.
Aussitôt dit, aussitôt fait. L’autre emboucha son cor et, après une profonde aspiration, le fit retentir dans ce qui sembla à Albert un roulement de tonnerre gigantesque qui aurait remuer ciel et terre mais sans éclair.
La réponse ne se fit pas attendre. L’instant d’après, une trompe identique raisonna dans le lointain, puis une seconde.
Autour d’eux une vague d’allégresse se rependit sur la place. La rumeur gonfla depuis la petite halle couverte qui leur faisait face à droite. Les cris de joies se transformèrent vite en toux et en gémissement. Albert imagina plus qu’il ne vit les dizaines de blessés dont Ashtor avait parlé. Il n’eut pas le temps de plus y penser. Déjà, les ordres étaient donnés et une colonne de cinq hommes, comportant les trois qui l’entouraient et deux des guetteurs se mit en route pour tenter d’effectuer une jonction avec les autres forces rebelles.
Lui, était assigné au guet de la rue qui venait de droite.

L’avantage avec les rêves, c’est qu’on a pas spécialement besoin de se mettre debout ou d’étirer ses membres endoloris par une trop longue station dans une position inconfortable. L’unité de temps, comme celle de lieu, n’est pas forcément respectée et c’est pour ça qu’Albert grimaça dans son lit lorsqu’une vilaine douleur se mit à l’élancer depuis sa fesse droite. Sans autre forme de procès, elle étendit ses doigts froids et secs jusqu’au petit orteil situé latéralement du même côté. Il n’eut cependant, là encore, pas le temps de méditer sur cette incongruité peu souhaitable car cette dernière cessa immédiatement pour laisser la place à une seconde douleur, plus circonscrite et cette fois localisée dans son oreille droite.
Il roula a ses pieds. La présence de ce petit caillou blanc lui en apprit autant sur ce qui lui faisait maintenant affreusement mal que l’arrivage d’un second, en pleine face cette fois, sur la route de son front déjà sanguinolent. Ayant un tant soit peu déterminé la source de son tracas, Albert pu, cette fois se protéger en levant instinctivement la main. Le projectile ainsi dévié alla heurter le volet fermé d’une fenêtre dans son dos : Il avait maintenant mal à la main. Mais il était parvenu à déterminer, même grossièrement la provenance du projectile. Si l’on devait en croire sa trajectoire sinusoïdale, celui-ci venait d’une des fenêtres de l’immeuble d’en face.
Aïe dans la jambe. Ils arrivaient drôlement vite dites-donc. Albert se précipita enfin vers le couvert que représentait la halle devant lui. Sur le chemin il ne pris pas garde d’éviter caisses et ballots disséminés, tant les projectiles étaient réguliers et douloureusement précis.
Une fois à l’abri il fut agressée par l’odeur de chair rance et passée qui flottait autour de lui. Les blessés, pensa-t-il, mais alors grièvement là. Les cailloux continuaient, impassibles, à ricocher autour de lui.
Vlang ! Contre le poteau derrière lequel il s’était réfugié.
Troisième fenêtre, 1er étage.
Albert risqua un coup d’oeil. Devant la fenêtre derrière laquelle une forme humaine venait de disparaître, il observa un monceau de caisses de bois. Un escalier de fortune, cela fera, pensa-t-il. Albert n’avait aucun doute sur l’identité de celui qui, d’une façon ou d’une autre, venait réclamer sa place dans ce rêve héroïque.

Albert sentit le cuir de ses sandales trembler. Un grondement sourd mais tangible remonta le long de ses chevilles pour inonder son bas ventre. L’éruption était totale et à son point culminant Albert sentit le rouge lui monter au front.
Bang !
Le soldat qu’il était jaillis de derrière le poteau où il avait trouver refuge et partit d’un bond vengeur à l’assaut de l’empilement de cageots qui le séparait de al fenêtre assassine.
Ce fut les dents serrées qu’il en effectua l’ascension en un mouvement coulé et sûr. Une vrai recrue de troupe d’élite à l’entraînement. Pas mal pour un cadre quadra et bedonnant. La colère l’avait transfiguré et son visage montrait les dents : il était la revanche personnifiée, le bras séculier de la vengeance fait homme. Bref, en un mot comme en cent, l’adversaire s’en retourna promptement.

Notre Albert sautant à l’intérieur, une main sur le rebord de la fenêtre, écumant, tel un pirate à l’abordage, découvrit la silhouette de dos du malfaiteur ainsi qu’un lance pierre lâchement abandonné au sol. L’autre sorti de la pièce sans un regard en arrière. Ni une ni deux, voilà l’Albert qui s’engouffre dans l’embrasure encore tiède, prêt à en découdre. S’ensuit une course poursuite digne d’un film de cape et d’épée dans les escaliers de bois. Lui, portant la cape, et l’autre, ben l’autre… courant devant. Toc, sur de pallier ! Zou, dans le couloir ! Hop, grimpant une échelle donnant sur le toit.
Ha ! Je tient ta botte, malotru !
Ouille, il prend cette dernière dans le coin de l’œil.
Crac, c’est repartit sur le toit maintenant. Tagada, tagada, hop, sur le toit de la maison voisine.

Pas essoufflés pour un sous, nos deux rêveurs s’adonnèrent à leur course effrénée, de toit en toit, de maison en maison, sans se soucier du danger qui les guettait en contrebas. Du côté de la place, le bas des gouttières culminait à 8 ou 10 mètres de haut. Cela était suffisant pour se faire mal. Mais du côté opposé… La ville la plus au Nord du monde émergé d’Onitopia avait été construite, tel le phare mythique de la civilisation face aux éléments indomptés, sur le rebord de la dernière falaise du dernier à pic rocheux. Ultime rempart à l’orgueil des empires. Dernier bastion de l’humanité conquérante, horizon septentrional à la folie des hommes. En dessous, une mer déchainée en permanence, de plus en plus froide au fil des siècles, un désert liquide peuplé de monstres et de récits mythiques.

Coincé à droite par un étendoir salement chargé de linges humide, acculé derrière lui et à sa gauche par le vide abyssal des étendues hostiles, l’énergumène fit soudain volte face. Samuel en cuir. Le même que dans le bureau du sous-sol, les tuyaux en moins. Poussant un hurlement de rage, plus par désespoir que dans l’intention de nuire, Albert se jeta sur Sam et le percuta violemment à l’abdomen. L’autre alla heurter le rebord du coccyx et bascula en arrière sans un cris mais en prenant soin de s’agripper à la lanière de flanelle qui ceignait l’épaule d’Albert et supportait le fourreau de son épée.
Dans une seconde qui lui sembla une éternité, Albert se vit happer par le vide avec cette sensation désagréable de devoir emporter comme dernière image dans sa tombe le visage ignominieux de son persécuteur. Un sourire carnassier sur le visage du mépris. Bien entendu cela dura effectivement un peu plus d’une seconde. Ils vinrent ensuite heurter violemment quelque chose de dur et de froid. Surtout Samuel. Albert, lui, heurta violemment quelque chose de tiède et relativement mou et cria : « Houlala, Houla, Hou, que ça fait mal ».
Ni mort ni réveillés, les deux compères se redressèrent lentement, hébétés, surtout Albert, à peu près pour les mêmes raisons que tout à l’heure.
Il leva son regard vers la falaise. Tout en haut, de petits point scintillants de lumière pas plus gros que des lucioles aperçus de loin, lui donnèrent une idée de la distance de laquelle ils étaient tombés. Sous ses sandales, une épaisse couche de neige semblait recouvrir par endroit, surtout dans les creux, d’immenses vagues d’écumes, figées par le gel dans une caricature d’estampe japonaise.
Diable !
Les yeux d’Albert s’habituèrent à l’obscurité le temps que Samuel s’habitue à la douleur et qu’il se redresse en gémissant.

Ils se tenaient tout deux interdits devant l’immensité blanche d’un tableau surréaliste : sur le fond laiteux de l’écime glacée, des traces noires, crénelées, se déroulaient rectilignes et à perte de vue ! Sans se concerter ils se mirent à avancer, somnambules perdus dans les affres incroyables de ce que la conscience ne peut accepter.

Dans le rêve comme dans la réalité, ils avaient grandit dans la certitude de la finitude de leur monde. De mémoire d’homme ce lieu en avait toujours été une frontière. Et voilà qu’ils étaient, bien malgré eux, passés de l’autre côté. Or, de monstre il n’en voyait point, de mer, qu’une surface blanche plus plate et lisse à mesure qu’ils avançaient et rien que ce tracé noir qui avait toutes les apparences d’une structure organisée.
Albert se tourna vers Sam. Le visage du méchant homme exprimait maintenant toute la stupeur possible. L’autre lui rendit son incrédulité, il n’en avait que faire, inondé qu’il était déjà par ce même sentiment. Les choses noires, fixées en de longs serpentins parallèles sur le sol semblaient répondre à une certaine organisation. Des signes, voilà à quoi cela faisait penser. Des signes noirs, d’une vingtaine de centimètres, accrochés les uns aux autres. Comme les traces d’un chariot, une roue dentelée, mais de petits interstices mettaient entre leurs séries de petits vides ici et là. Et puis les traces de chariot vont par paires… sous leurs yeux se développait des dizaines, des centaines de ces lignes noircies sur la blancheur immaculée de l’étendue neigeuse qu’ils arpentaient.
Samuel et Albert se mirent sans réfléchir à suivre les traces sur la neige. Là où le vent les découvrait complètement il se mirent à voir des choses. Des choses qui se trouvaient enfouie dans leur mémoire de rêveurs rêvés. Albert mis un genou à terre pour mieux observer.

_ C’est quoi, c’est des mots ?
Albert se redressa. Sans répondre, il se mit à nouveau à avancer vers le large, suivant ainsi la succession des écritures sur la glace du sol. Samuel suivit docilement, en tenant les côtes brisés dans ses bras comme un fragile enfant.
_ Des phrases ? C’est un texte écrit ? Albert en répondant pas il prit son silence pour acquiescement. Mais si c’est des phrases, qu’est-ce qu’elles font ici, dans cette étendue gelée du grand nord, au bout du monde ? Ça n’a pas de sens.
Albert se retourna.
_ Ça a un sens, dit il, le voici. Il pointa son doigt vers l’horizon et se remit en marche en reprenant sa lecture. Il y avait quelque chose d’étrangement familier dans ce qu’Albert lisait. Comme dans ces moments fugaces où l’on fait l’expérience du « déjà vu », il lui semblait être en mesure d’anticiper le mot suivant dans son improbable lecture au sol. Il avait en avait le goût sur le bout de la langue, puis il le lisait. Comme s’il avait lui-même écrit ces mots, pas sur la glace ici, mais sur une feuille blanche… ailleurs, avant. Albert était entré dans le rêve d’un autre. Le rêve de Samuel Pauljacques. Il avait expérimenté la texture d’un monde onirique par procuration, étrange sensation en soit, mais ça, c’était encore différent. Ni pleinement sien, ni parfaitement autre.
Dernière lui Samuel semblait peu à peu reprendre possession de ses moyens. Il s’était redressé et la douleur lancinante qui jusque là occupait la presque totalité de sa conscience refluait peu à peu.

Albert lisait : « …et pour cela le protocole expérimental ne doit souffrir d’aucune interférence. En aucun cas les affects du rêveur ne doivent être parasités par quelque autre peuplement onirique sous peine de voir se développer un conflit sans fin au cœur même de la structure psychique du sujet. ». C’était ses mots à lui. Le concept même de peuplement onirique était son bébé à lui. Un artifice de langage qui lui avait permis, dix ans auparavant de décrocher sa place dans l’observatoire principal d’Onitopia, comme chercheur. Un concept qui, en formalisant l’expérience individuelle dans le rêve, lui avait permis de construire la théorie des liens paradoxos qui… Théorie qui… Albert n’arrivait pas à retrouver l’application fondamentale de sa théorie, son, œuvre, l’œuvre de sa vie. Il reprit sa lecture où son esprit vagabond l’avait laissée : « La texture même du rêve étant tissée des filaments d’expériences individuelles du sujet, les liens de rêveurs à rêveur sont, en faisant intervenir des expériences exogènes ayant déjà subit le traitement et l’ordonnancement d’une structure mentale particulière, susceptibles d’occasionner des perturbations…. ». Il n’eut pas l’occasion d’en lire plus. Un craquement lugubre se fit sentir et une crevasse monumentale déchira la glace qui tout autour de lui se mit à luire d’une lumière liquide. Après un cri rauque et inarticulé, Samuel, son ennemi intime, se jeta sur lui et entrepris de l’étrangler méthodiquement. En quelque sorte on aurait pu dire que les choses rentraient dans l’ordre. Albert était plutot rassuré. C’était bien le rêve d’un autre, percuté par ses propres souvenir personnels. Depuis quand rêvait-il ? Était-il à la tête de la section paradoxale de l’entreprise ? Et Samuel Pauljacques, existait-il ?
Autant de questions qui ne pourraient trouver leur réponse que lorsqu’il se réveillerait.
Mais il ne se réveilla pas. Et oui, les histoires ne finissent pas toutes bien.

Epona

Nouvelle, écrite en avril 2013 par Mathieu Rigard
Doit entrer dans une fresque plus vaste relative à la domestication animale au néolithique qui comportera plusieurs tableaux.

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Le vent caressait l’herbe. Il faisait onduler la plaine en de vastes frémissements veloutés, comme une main géante, invisible, passant dans une fourrure d’hiver.
D’enivrantes vagues odorantes s’élevaient autour de nous comme autant de bulles d’air tiède. Elles venaient éclater en libérant des parfums que l’hiver jusque-là avait masqué : le miel des fleurs avides de lumière, les arômes musqués de la terre humide et de la tourbe, l’acidité des jeunes pousses de ronces. Nous étions quatre à avoir atteint l’autre rive de cette interminable période de glace et de froid ; presque six, en fait, deux d’entre nous portaient le solide espoir du renouveau de la vie.
Je voyais, quelques pas en retrait, mes compagnes. Magnifiques dans leurs fourrures luisantes et encore épaisses. J’entendais : leur silence, les battements de leurs cœurs à l’unisson du mien, leurs respirations rapides. Tout, autour de nous, incitait à l’allégresse : les oiseaux chantaient, plus nombreux que jamais. La lumière chaude de ce printemps béni m’appelait avec insistance. La vallée qui coulait, verte et douce, jusqu’au cours d’eau en contre-bas réveillait en moi des envies de courses effrénées, des élans dont la puissance confinait au vertige. Athania et Bionne étaient dans le même état que moi. Nos forces s’étaient rassemblées jusqu’à nous rendre presque aériens, sans poids, tout en puissance, à deux doigts de succomber au plaisir de s’élancer en avant. C’est alors que, comme toujours, elle s’avança la première. Son mouvement, doux et paisible, me surpris. Je m’aperçus que, tout à mon émotion, j’en avais perdu toute notion de prudence. Quand apprendrai-je ? Un regard circulaire m’apprit que les filles, loin d’avoir remarqué mon émoi étaient encore submergées par leur désir frustré et renâclaient devant la sagesse de notre guide.
Eondine. Notre doyenne. La mémoire de notre troupe, la connaissance, le savoir. Elle était arrivée à refréner ses élans.
Nous arrivions du sud, de loin au sud. Ces lieux n’étaient pas nôtres, même si nous les avions parcourus l’année passée. Qui savait quels pièges ils pouvaient receler maintenant ? Nous n’étions pas les seuls à avoir faim… prudence.
Le respect des deux plus jeunes fut vite obtenu. J’étais heureux, je n’avais plus besoin de mordre depuis plusieurs semaines maintenant.
Eondine s’avançait et et les filles lui emboîtèrent le pas. Je suivais, aux aguets, arrière garde de la petite troupe.

Nous nous sommes tout de suite aperçus que quelque chose n’allait pas. Un élément dans le décor, quelque chose de potentiellement menaçant. Ce n’était pas le tigre à dents de sabre. S’il était effectivement passé peu de temps auparavant, pour l’instant il était loin. Ce n’était pas non plus les insectes. A cette époque de l’année le peu de mouches plates ou de taons qui s’étaient réveillés faisait le bonheur des merles et des grives. Non. C’était autre chose, quelque chose de plus subtil, de plus ancien, qui agitait constamment et en tous sens les oreilles d’Eondine. La tête haute, humant l’air, en alerte, elle n’avait même pas encore goûté l’herbe qu’elle foulait.
A mon tour j’ai interrogé les augures. Ma lèvre supérieure contre mes naseaux, j’ai inspiré profondément pour saisir la moindre particule odoriférante, la plus subtile phéromone circulant dans l’air à des kilomètres à la ronde. La direction d’où provenait notre trouble était précise. J’ai interrogé Eondine du regard : sa décision était claire. Elle était le guide, j’étais le dominant. Elle tourna les talons et, suivie des filles, se dirigea vers le coin de la plaine, en amont. L’endroit, proche de l’eau, légèrement en surplomb, ménageait un large couloir de fuite. Il leur permettrait de paître quelque temps en toute tranquillité. C’est moi qui irai au devant du danger.
J’ai décidé de me rassasier avant de me mettre en marche. Je suis ensuite enfoncé dans des bosquets qui me masquèrent vite à la vue du troupeau. Les appels de Bionne, la plus jeune de mes juments, retentissaient sans cesse. J’étais flatté, mais je me sentais d’autant plus seul à affronter le danger. Cette vallée était un cadeau des dieux. Elle nous était indispensable à ce moment de l’année mais recelait certains dangers qui, je l’avoue, me dépassaient. Je me contentais d’écouter, d’enregistrer avec précision la direction du troupeau dans ma mémoire, puis je me remettais à avancer.
J’arrivai à proximité… ce que je sentis m’apporta peu de surprise. Il devait y avoir là, dans une large zone herbeuse au cœur d’un bois moussu et humide, une jument en chaleur. Il y avait aussi le parfum de quelque chose d’autre, de dangereux, curieusement mêlé. Quelque chose qui existait quelque part dans ma mémoire, en plus léger, mais je ne parvenais pas à l’identifier clairement. Décidé, j’entrai dans la vaste clairière, prêt à faire face s’il le fallait, prêt à fuir aussi. C’est alors que je la vit.

Epona.

Je cru tout d’abord voir Eondine. Un bai parfait, profond, chaud, une crinière noire comme le jais. Mais celle qui m’apparut était bien plus encore. Une beauté fascinante. De tout son être émanait une étrangeté magnifique. Une vigueur, une santé, une vitalité particulière, quelque chose de divin. Epona respirait la force, sa robe avait le poil et les rondeurs du plein été alors que nous n’étions qu’aux tous premiers bourgeons.
Le calme et la puissance qui émanaient d’elle m’attiraient bien autant que ses chaleurs. Si puissante et vigoureuse qu’elle fut, il y avait quelque chose de soumis en elle qui faisait fausse note et m’intriguait. Malgré son âge, que trahissait certaines rides ainsi que des touffes blanches sur son chanfrein et sur ses flancs, j’étais sur qu’elle était fertile comme une jeune jument.
Mais il y avait autre chose, comme je l’avais sentis. C’était là, tout proche. C’était aussi, et cela me troublait, tout autour d’Epona. Son allure superbe, son parfum enivrant, venaient parasiter mon esprit et m’empêcher de penser. C’était plus fort que moi, il fallait qu’elle voit que moi aussi j’étais désirable. Moi aussi je pouvais être irrésistible ! Relevant la tête, je traversai la clairière en faignant l’indifférence, poitrail en avant, tête haute. Tout en moi disait : « Regarde ! Je suis la Force ! ».
Elle, minaudait. Enfin, la tête basse elle se tourna, me montrant son dos offert, la queue écartée sur le côté. Il y avait quelque chose d’anormal dans son geste, de maladroit. Une petite alerte raisonna dans mon esprit. Je me figeai. Un mouvement imperceptible venait d’avoir lieu dans l’ombre des arbres sur ma gauche. Une odeur peut-être liée avec ce que j’étais venu vérifier ici, avec celle que je sentais sur Epona ? Quelque chose d’ancien, que je connaissais pourtant sans arriver à reconnaître tout à fait, situé dans cette vallée. En lien également avec un ancien danger. Un danger confus dans mon esprit, quelque chose que je connaissais sans y avoir jamais été confronté, une expérience transmise sans doute par Eondine ou par ma mère. Je tournait inconsciemment mes oreilles vers la vallée et mon troupeau. Le silence me répondit. Devant moi, subjugué par le désir, Epona m’appelait. Une vague de fougue brûlante me submergea, je perdis la tête. « Regarde ! Je suis la Force ! ». Je secouais la tête avec vigueur et un nuage de poussière m’entoura, immédiatement constellé de milles rayons brillant dans la lumière matinale. Ma crinière sauvage, auréolée de ce halo lumineux finit de me faire oublier toute prudence : j’étais cette force que je voulais montrer. La jument réagit immédiatement en affaissant son postérieur, jambes écartées. Je me dressai alors, ruais de défi, agitant mes antérieurs dans l’air, menaçant, en direction des bois, comme pour terrasser un ultime rival, puis me précipitait sur elle pour la saillir.
Puis le calme revint dans la clairière à mesure que la tension s’apaisait. Tendant les oreilles vers l’Est je portais mon attention vers mes compagnes lorsque je compris d’où venait la maladresse d’Epona. Ses antérieurs étaient entravés au niveau des boulets par une sorte de liane. L’alerte résonna à nouveau dans ma tête. Je ronflais, naseaux grand ouverts : il était temps de partir. D’un signe de la tête je poussais Epona à se mettre en route, mais au lieu d’avancer elle se contenta de me sourire avec une infinie tendresse. Ses yeux avaient une façon étrange de regarder qui me mettait mal à l’aise. Sur le coup je ne compris pas ce qui se passait. Instinctivement je suivais du regard la direction de son oreille gauche. Je perçus trop tard le mouvement dans les feuillages.
Epona !
Tel de gros oiseaux, ils sont tombés des branches. Un, puis deux. Moi j’étais déjà à l’orée du bois, à cinq foulées de là, propulsé par un puissant galop. La chaleur des chocs irradiait mes sabots, les battements de mon cœur pulsaient à grands coups jusque dans mes pieds tandis que je me soulevait. Je me tordais le cou dans l’espoir d’apercevoir Epona à ma suite. La scène que je saisi alors de l’œil gauche me troubla au point que je faillis heurter un arbre. Les bêtes des arbres n’étaient pas des oiseaux. Curieusement cabrées, elles se tenaient maintenant tout près de la jument, et ne faisaient aucun mouvement vers moi. Epona, pour sa part, broutait paisiblement. L’une des créatures plongeait son antérieur dans sa crinière et y fourrageait lentement. Je m’arrêtais net,un frisson me parcourant l’échine. Cette sensation de caresse, le tendre mordillement d’une jument, il me semblait la connaître sur mon encolure. Je n’étais plus du tout sur de ce que je voyais.
L’une des bêtes piaffait, une sorte de chant comme ceux qu’ont les oiseaux, mais en plus grave, et moins beau. Epona était visiblement plus attentive à l’autre, celle qui restait silencieuse. Elle se pencha jusqu’au sol, à quelques centimètre de sa tête et entrepris de dénouer la liane qui l’entravait. Epona était libre. J’aurais voulu reprendre ma course, avec elle cette fois, mais je lu dans son attitude qu’il n’en serait pas ainsi.
Je m’assurais d’un couloir de fuite à l’opposé des créatures, à travers le bois et pris le temps d’avaler de grandes goulées d’air tout en continuant à observer. La créature jusqu’ici silencieuse était la plus grande des deux. Elles étaient, je m’en apercevais maintenant, assez différentes l’une de l’autre. La petite, qui chantait mal, n’avait pas les deux bosses sous son cou comme l’autre et sa crinière était moins longue. La petite fit un geste vers moi, je me raidis. L’autre, toujours silencieusement, se saisit de la crinière d’Epona et, dans un mouvement souple, se balança sur son dos. J’observais stupéfait la jument qui assurait calmement sa stabilité, une oreille tournée vers la créature, une autre vers moi sous les feuillages. La créature bavarde attrapa l’antérieur de sa consœur et, avec son aide, se hissa à son tour sur le dos d’Epona. La scène se déroulait dans un calme irréel, comme s’il en eu toujours été ainsi et je me sentait exclus de ce monde qui pour Epona avait l’air si familier.
Ce que je ressentais alors, je ne l’avais encore jamais ressentis. Un sentiment de gêne et de colère, comme lorsque, trop jeune, je devais m’incliner face à un rival plus fort. Je devais garder longtemps en moi l’image du regard d’Epona et l’odeur de ce jour là.
Dans la clairière trois têtes me regardaient. Je ne savais plus quoi faire. J’étais prêt à m’enfuir mais quelque chose me retenait, comme la certitude qu’il allait encore se passer quelque chose, que j’allais enfin comprendre. Soudain, rompant le charme de la scène, la plus grande des deux créatures se mit à pousser comme un long hennissement et, sans que j’eus le temps de bouger, elles se mirent en route et disparurent à l’autre bout du prés.

L’endroit, vide, redevint une banale clairière dans la vallée du printemps. Je dû cligner des yeux pour accepter la fin de l’étrangeté. J’attrapai nerveusement une jeune branche de frêne que je mâchais pour me calmer. Le trouble qui m’avait envahis n’avait, lui, malheureusement pas disparu et l’image d’Epona me regardant restait imprimée dans ma conscience, comme une tâches de soleil, rémanente.

Sur le chemin du retour je mâchai beaucoup. J’avais besoin de m’éclaircir les idées. Une chose était sure : je n’avais pas entièrement réponse à ma question. Les créatures étaient bien les sortes de parasites qui, avec Epona et d’autres, faisaient flotter cette odeur dans la vallée. Mais il y avait plus, des implications m’échappaient.

Les appels nerveux de Bionne ne cessèrent pas tout de suite à mon retour. Il lui fallu venir me toucher pour s’assurer que j’étais à nouveau bien là. Eondine m’avait accueilli avec une sorte de sourire en coin. Elle avait tout manigancé. Elle savait, et son attitude me disait que j’aurais bientôt d’autres réponses. Au loin des échos sourds et familiers m’annonçaient l’arrivée de nombreux troupeaux. Tous convergeaient sur la vallée, bien plus qu’habituellement. Je me mis à brouter. Un grand rassemblement se préparait. Eondine avait voulu que je vois Epona et ses drôles d’oiseaux parasites avant que cette assemblée n’ait lieu.
Alors que mes pensées flottaient ainsi au grès de ma mastication, une volée de passereaux m’entoura. Sautillants volatiles, ils me débarrassaient avec appétit de la plupart des petits insectes qui m’entouraient. Je relevais la tête et regardais Eondine : elle scrutait mon regard, un œil sur l’orée des bois. La symbiose. Ces oiseaux là ressemblaient bien peu aux autres. Symbiotes ou parasites ? Dangereux ou nécessaires ? Ce serait une question que l’assemblée devrait trancher. Je comprenais peu à peu l’enjeu de l’événement qui s’annonçait. Voici une chose que j’avais compris, sans pour autant avoir de réponse. Combien de questions me restait-il encore à découvrir ? Combien de choses Eondine aurait encore l’occasion de me montrer ?

L’excitation montait dans le petit troupeau. Les chevaux sauvages, certains brutaux et fiers, d’autres plus curieux et sociables, tous courageux, approchaient. J’en connaissait la plupart. La terre tremblait au rythme de leur marche. Des odeurs aussi différentes pour moi que l’était les couleurs de leurs robes masquaient maintenant toutes les senteurs animales de la forêt : la vallée était déjà envahie de leur présence olfactive. Soudain un cheval surgit du contrebas, non loin de l’endroit par lequel j’étais moi-même passé plus tôt dans la journée. Il fuyait. Un courant électrique parcourut mon dos, bandant successivement chacun de mes muscles à la vitesse de l’éclair, une vague de puissance pure. J’enregistrais instantanément trois nouvelles informations : les juments avaient déjà tourné le dos au danger et s’élançaient ; malgré la beauté de son pelage, le fuyard accusait son âge ; et ses poursuivants étaient des chevaux. Je ronflais en observant la scène. Sanguinolent, le vieil étalon tentait maladroitement de protéger son postérieur des bouches de ses poursuivants. Ils se rapprochaient. Bientôt la plaine qu’Eondine et moi surplombions se remplit de nos semblables. Le vieil étalon finit sa course non loin de nous, encerclé par une dizaines de chevaux écumants, : le conseil avait commencé.

L’autre était seul au milieu de tous. Il s’agissait d’un de ces beaux spécimens, bien nourri malgré la rudesse de l’hiver passé et bien peigné. Il était châtré. Tout cela, son odeur mêlée à celles des êtres redressés, ajoutait à l’agressivité des miens déjà exacerbée par la saison nouvelle et ses promesses.
Tout se passa très vite. Un tel regroupement, même pour un conseil de cette importance, ne devait pas s’éterniser. Ils avancèrent chacun leur tour. Mithridate, l’aîné, notre doyen, Osmoa la-force-brute, Panis aux-pieds-agiles, Rodo aux-milles-juments, tous des étalons respectés, tous se tournèrent successivement vers le vieil hongre pour un assaut violent. La plupart des jeunes les imitèrent. Non loin, dans mon dos, je sentait Eondine retenir son souffle, le regard braqué sur ma crinière et sur le plus proches des étalons. L’odeur cuivrée du sang saturait mas narines. Deux chevaux de mon âge m’avaient rejoint, Uthan et Vinx, mes amis, mes frères. Comme moi ils hésitaient devant tant de violence. N’étions-nous pas tous différents ? Comment un hongre constituerait-il une menace pour nos descendants ?
Soudain les centaines de juments et de jeunes qui assistaient, en retrait, au conseil se mirent à fuir dans toutes les directions. La vallée se remplit du vacarme assourdissant de milliers de sabots heurtant le sol sec. Osmoa se cabra. Il nous adressa de ses antérieurs un geste de défi avant de s’enfuir à son tour, content de la décision du conseil. Au milieu de toute cette débandade, le cheval blessé, résigné, attendait la mort des suites de ses blessures.
Alors que le calme revenait, jaillit la clameur qui avait fait fuir mes congénères. Une dizaine d’êtres cabrés se dirigeaient vers nous en gesticulant et en vociférants. Nous n’étions plus que trois auprès du blessé, et déjà, Vinx me faisait signe qu’il était temps de partir. Nous nous élançament alors vers les bois plus en hauteur mais, sans vraiment savoir pourquoi, je m’arrêtai avant le couvert des feuillus. Les êtres cabrés avaient rejoint le cheval mourant mais n’avaient pas commencé à le dévorer. Au contraire, ils l’avaient entouré, comme notre conseil, mais pour le protéger. Lui, les avait rejoint et avait posé sa tête contre celle de l’un d’eux. D’où j’étais je pouvais voir son regard : c’était celui d’Epona ! Il regardait avec la même intensité qu’elle, avec la même étrangeté, il le regardait avec ses deux yeux, simultanément. J’en restai stupéfait.
Puis, ils étaient partis, tous ensemble, sans violence, sans animosité.

Je m’apprêtais à rejoindre Eondine et les filles. D’un mouvement souple je relevait ma lèvre supérieure et humait l’air. Un souffle d’air chaud m’apporta le bouquet du parfum subtil qui mêlait l’odeur d’Epona à celle des êtres cabrés. Une certitude s’était fait jour en moi : quelque soit la décision prise par le conseil ce jour là, désormais, pour moi, rien ne serait plus comme avant.