Le paradoxe du chevreuil

Le nouvelle « Le paradoxe du Chevreuil » a été écrite par Mathieu Rigard en 2014. Elle est inspirée d’un trajet durant lequel ma route a croisée celle, définitive, d’un accident mortel.

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Le réveil sonne. Ma main surgit de dessous la couette comme un éclair fulgurant : ma main connaît son travail. Elle a des années d’expérience, une pratique assidue de l’exercice et un style altier.

Les trois premières notes de la musique pré-enregistrée du petit boîtier électronique ont déjà comme placardé « Debout c’est l’heure ! » en lettre de feu sur les murs de la chambre et, avant même qu’il n’ait pu reprendre son souffle digital, je lui ai plaqué trois doigts sur la puce qu’il arbore nonchalamment sur son dos. Ça ne suffira pas à le faire taire définitivement, je le sais, mais ça va le calmer un moment. J’ai repris la main !

La séquence des gestes quotidiens, qui déjà s’enchaîne avec un calme précis et économe, aboutira dans approximativement une heure à me faire sortir des toilettes, prendre mon attaché-case et quitter la maison encore endormie.

Mais je n’en suis pas là. Pour l’heure, mes trois doigts toujours sur la touche « SNOOZE », je me laisse glisser le pouce sur le côté de l’engin et, sans un remord, je permute l’interrupteur sur « réveil-off ». Maintenant, on sait qui est le chef, ici.

Enfin, presque. Le dispositif machiavélique est en marche, aveugle, implacable. Je sens mes jambes glisser sur le bord du lit et mon torse entier se redresse en un mouvement de balancier subséquent, envoyant deux de mes pieds au contact de la moutemoute en moutemouton qui fait office de descente de lit.

Je me retourne. Elle dort encore, en chien de fusil. Elle a attrapé le coussin que je viens d’abandonner et s’y cramponne, fatiguée. Elle a pu reprendre le travail, c’est une bonne chose. Se faire du souci pour moi, ce n’est pas une vie pour elle.

De mon côté la mécanique suis son cours. Je suis debout, j’attrape sur la chaise les affaires qui m’attendent depuis la veille. J’enfile mes pantoufles, puis les enlèves dans la salle de bain. C’est mieux sans, pour prendre la douche, mais c’est froid au début.

Le plaisir paradoxal de la douche ! C’est vrai, ça, il n’y a rien de plus désagréable que de se mettre violemment tout nu, le matin, encore à demi assoupi, les pieds tièdes sur du carrelage froid. Ça ressemble plutôt à la torture psychopathe d’un vieillard vietnamien mutilé de guerre qui a vu toute sa famille brûlée devant lui au napalm. L’eau froide, qui fait danser le corps sa pathétique pantomime d’un pied sur l’autre… et tout à coup : c’est la chaleur, jouissance fondamentale, caresse bienfaitrice, qui replonge le nous dans le plaisir de la nuit, fœtal, liquide, une poignée de minutes encore. O plaisir paradisiaque et envoûtant ! O Chaleur salutaire ! Je sens que cette journée sera placée sous le signe du paradoxe. C’est pas mal ça. Une journée paradoxale, entre paradisiaque et paranormale, que j’me dis.

Le savon m’échappe une fois de trop, c’est trop. Ça glisse le savon, mais avec mes mains d’avant j’en venais à bout sans plus de problème. Maintenant que Parkinson me progresse dans le bulbe, c’est différent. Tout est différent. C’est comme si un vilain extraterrestre s’était glissé dans mon esprit et s’évertuait à jouer avec ma volonté. Ça me fait pensé aux parasites des Fourmis, qui prennent le contrôle de leur systèmes nerveux et les poussent à aller s’accrocher la nuit sur le haut des tiges d’herbe pour qu’en se faisant mâcher par les moutons elles continuent leur cycle de reproduction. Maintenant je me rabat sur le savon liquide de Christine. C’est baveux, ça laisse une pellicule poisseuse sur la peau même après rinçage, mais je me dit que ça vaut mieux que d’être l’objet sexuel d’un parasite microscopique.

Bordel ! Mon bras débile n’a pas tenu jusqu’à la fin du rasage. Une petite coupure de rien du tout sur la lèvre inférieure et ça pisse le sang jusqu’à l’exsangue si j’agis pas. Bon sang, je n’ose même pas me regarder dans la glace avec ces mains qui papillonnent, incapable que je suis de le mettre un rien de coton pour colmater la brèche. J’en ai partout, je le sent. Du sang et du coton mélangé. J’ai honte de moi. J’ai honte d’avoir honte de moi et ça me et en colère. Pense à autre chose. Passe à autre chose. Pierre d’Alun ? P***in de maladie !

J’irruptionne dans l’entrée. Là, quelque-chose attire mon attention. Dans le coin, à côté du saladier à trucs inclassables : c’est l’orchidée. Le genre de plante magnifique quand on te l’offre, qui arbore fièrement deux plantureuses fleurs aux couleurs carrément indécentes de beauté sirupeuse, et qui 3 semaines après ne te laisse qu’un pauvre bulbe maronnasse avec trois grosses feuilles façon plastique, à végéter dans le fond de son pot pendant des années a pas vouloir crever, comme ça, sans pour autant revivre tout à fait.

Il faut que je chasse ces idées de ma tête si je veux pas m’enferrer dans une dépression sordide. Je sais ça. Depuis cet été, j’arrête pas de voir des trucs comme ça, partout autour de moi. On voit des choses redondantes quand on a une idée massivement grosse qui prend la tête, à des moments. Quand on vient d’avoir un bébé, des bébé partout ! Quand on a une nouvelle voiture, tout le monde s’est acheté la même ! Moi je vois la mort pas vraiment morte partout. Des gens pales, des chiens qui boitent et des plantes qui n’en finissent pas de crever. Après la naissance de mon gamin j’avais conçus le projet d’investir nos économies dans des actions chez « bébé confort ». Y’avait aussi des femmes enceintes partout dans les rues, à cette époque, et je ne suis pour autant pas devenu gynécologue… J’ai acheté un monospace !

Cette pensée me fait sourire, ça faisait un moment..

C’est quand même un foutu bordel tout ça, que je pense soudain en enfilant ma veste. Une veste qu’est chaude et fonctionnelle sans pour autant ressembler à un costume des BTP, un truc que seule une femme aimante peut trouver Dieu sais où et acheter Dieu sais combien pour son mari. Un foutu bazar que la vie ! Si bien bétonné que même les plus grands philosophes ne sont qu’à peine parvenus à en égratigner la surface. Le sens de la vie et toutes ces questions là. Les porteurs de lumières, que je les appelait au lycée, dans mes diserts’ : «  farouches gardiens de la Sapiens, luttant jour après jour contre les ténèbres ». Parce que dans le fond, c’est les ténèbres, la règle générale. Le froid, le vide, le carbone. Pas la vie. Même sa définition à la vie n’est en définitive qu’un aveu d’ignorance, un pochoir en négatif : «  ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». C’est la mort la règle et voilà tout le paradoxe, et nous, on ne voit ça qu’à partir de notre petit bout de la lorgnette, à partir de notre petit territoire de vie. Insulaire géographie cognitive, qu’aurait dit un de plus érudit.

Ce matin glacial et sombre, je me sentais pas mal. De taille a affronter une journée de plus. Ou une journée de moins. En fait j’avais en tête ce petit décalage, ce léger recul qui permet de rire de tout et de prendre les choses à la hauteur du second degré. J’ouvris la porte et me jetais dehors comme on jette son dévolu.

Ma voiture démarre au quart de tour. En un temps record j’ai trouvé mes gants dans la boite à eux. En les gonflant de l’air chaud de mes poumons j’ai l’impression d’avoir 11 ans et j’adore ça. Déjà le moteur est à même de gonfler l’habitacle de son sien, d’air chaud, même s’il n’a, lui, que 5 ans. Ma voiture, l’antichambre de mon travail, le corridor de ma chambre, ou l’inverse. Un chez-moi encore et c’est ça qui compte.

En route.

Petit jour, je n’allume pas mes feux. Le truc débile d’économie d’énergie qui sert à rien. On est façonné comme on est : ce qu’on a fait de ce que les autres ont fait de nous. Mais sachant qu’on a fait ce qu’on a pu avec ce qu’on avait. Moi mon truc c’est les économies d’énergie qui servent à rien (pas mettre mes phares au petit jour, manger bio des produits qui viennent du bout du monde).

J’enchaîne un « droite-gauche », sors du lotissement, puis du village. J’enclenche le Bluetooth, la playlist « «énergique ». Je sais pas pourquoi la bête me met Claus Nomi ! Y’a plus énergique, que j’me dis, mais ça fait longtemps qu’il n’est pas passé sur ma radio perso, alors je laisse le morceau débuter. C’est toute une enfance qui surgit. Un disque de mes parents que j’écoutais en boucle à 10-12 ans. Quand, enfant, on écoute ou on regarde un truc en boucle, enfin je veux dire, lorsqu’il s’agit d’une production artistique comme ça, c’est qu’il y a quelque-chose qu’on ne comprend pas. En général on peut dire alors que c’est un paradoxe. Ça serait bien d’ailleurs ça, comme définition d’un paradoxe : « chose qui, lorsqu’elle rencontre un enfant, provoquent une interrogation telle qu’elle est interrogée et réinterrogée en boucle ». C’est ça que je pense ce matin en roulant.

Et à mon problème. Mon problème qui était apparut au self, alors que j’essayais bêtement de boire dans un verre, un mois après il s’était transformé en maladie chez le toubib. La maladie de Parkinson. Moi qui avais toujours cru qu’il s’agissait uniquement d’une chanson des Au bonheur des dames, j’étais un des rares cas de maladie précoce de ce type dans les environs. Après confirmation du diagnostic j’avais cherché de la documentation sur Internet. Ce que j’avais lu m’avais tout autant rassuré que désespéré. « La forme précoce de la maladie présente moins de risque d’entraîner la démence ou des problèmes d’équilibre ». J’apprenais alors en même temps que cette saloperie de déséquilibre chimique dans mon cerveau pouvait entraîner la démence, et le fait qu’il y ait moins de chance que ce soit mon cas, ce qui consolais que vaguement.

Pareil pour les médicaments : « Les jeunes personnes sont plus sensibles aux bienfaits des médicaments utilisés pour combattre les symptômes de la maladie de Parkinson, mais elles ont tendance à subir les effets secondaires dyskinétiques de la lévodopa plus rapidement que les personnes plus âgées ».

C’est là que j’ai appris la définition de dyskinésie : une Anomalie de l’activité musculaire se traduisant par la survenue de mouvements anormaux ou par une gêne dans les mouvements volontaires, leur conférant un aspect anormal. Le diagnostique datait du mois d’avril, la bonne blague, et tout avait vraiment commencé à merder cet été. Vertiges, maladresse aussi exubérantes qu’imprévisibles qui me prenait n’importe quand, tant en portant un verre d’eau à ma bouche qu’en m’essuyant le derrière dans les toilettes. Les dégâts matériels, bien qu’indéniables, étaient sommes toutes secondaires au vu des effets sur mon moral. J’ai quasiment arrêté de m’alimenter, de toute façon ces foutus cachets me filaient la gerbe… C’est là que Christine s ‘est mise à flipper. Elle s’est mise dans la tête de m’aider à m’en sortir. J’ai même fini par y croire. Magnifique Christine. Elle a tellement d’espoir et de force en elle qu’elle en a eu pour deux. Alors on s’est remis à faire des projets, des voyages, des agrandissements pour la maison, les enfants qui grandissaient l’avenir, quoi. Mais il y a quelque chose qui s’est alors dissocié en moi. Si on refait la réalité en la tordant au gré de notre désir, peu à peu on se décale. Je suis devenu un menteur. Un menteur pour les autres, qui il faut bien le dire jouaient bien le jeux, mais un menteur pour moi-même aussi, et ça c’est pas possible longtemps.

Les arbres glissent furtivement de part et d’autre de la route, comme pour me persuader que j’avance réellement à 110 km/h sur cette route de campagne quasi rectiligne. Je suis seul avec Claus Nomi et je suis bien.

Une brillante étoile en forme de losange attire mon attention oculaire. Je quitte instantanément mes rêveries solitaires et pas trop drôles. Marrant comme au volant l’esprit peut cavaler, par moment. En roue libre, la bride sur le cou. Et CRAC ! On se réveille, douché, pour reprendre les commandes là où le corps les a laissées. Un grand moment de dichotomie fonctionnelle. Encore une nouvelle énigme du fonctionnement corps/esprit.

Le panneau, lui, il est là comme toujours à cette heure, quand je passe à côté, en bordure de route. Je le connais par cœur, pourtant aujourd’hui il attire mon attention. Un triangle bordé de rouge, avec au beau milieu du blanc, un magnifique chevreuil stylisé. Une héraldique limpide : D’argent, bardé de gueule, au chevreuil sable bondissant.

Ce chevreuil maintenant m’en rappelle un autre. Un cerf en fait. En fait je me rends compte que je ne sais pas. C’était quand j’étais enfant. Je n’ai jamais trouvé ça particulièrement génial à l’époque mais aujourd’hui je sens les larmes me monter en y repensant. Grand-père, lui, il aurait su. Ma main disparaissait presque entièrement dans la sienne, ça me réchauffait. On avait chipé des pommes. Elles n’avaient pas étés ramassées et j’avais du les trouver sous une pellicule de neige à chaque fois que grand-père me désignait un endroit avec sa canne. Elles étaient glacées mais délicieuse ! Et puis on avait tourné un sentier et débouchés sur un prés et il nous était apparu, là, comme le panneau, juste devant nous, dans toute la splendeur sauvage et fragile de sa condition. Je me souviens de ses bois, de son pelage blanc et gris, mais surtout de sa prestance. Il s’est tenu immobile, devant nous, apparition féerique sur cette neige immaculée, un peu comme celle de la route aujourd’hui. Tout est blanc, que devant moi cet espace sans arbres. Le temps s’est arrêté et il m’a regardé droit dans les yeux. Un regard intense, subjuguant, et il m’a parlé. Jamais, en toute une vie je n’ai pu exprimer avec des mots ce qu’il m’a dit ce jour là. C’est pas que ça ne soit pas exprimable en mot, ça doit pouvoir ce faire je présure, c’est juste que pour moi c’est trop. Toute la sagesse de la forêt, de la Vie elle-même condensée dans un instant qui dura une éternité. Encore des paradoxes, ça. Un, en tout cas, plus grand que les autres : comment toute cette puissance que je voyais briller dans ses yeux pouvait-elle habiter une enveloppe aussi fragile ? Comment ce sentiment d’éternité pouvait-il voyager dans ce corps agile, mais frêle ?

Soudain, tout m’apparut avec clarté. La certitude de ce cerf, immense, placide, devant moi. Stoïque. Moi, enfant puis moi maintenant. Un sourire m’inonda, ras de marée douloureux. C’est ma coupure qui s’est rouverte. Tout est si simple.

Moi. Lui. Mon grand-père. La vie. Je ne serais pas grand-père, mais mon esprit est apaisé. Mon sourire je l’adresse au cerf là devant moi, à la vie. Sans trembler mes mains tordent le volant d’un coup sec vers la gauche. Le cerf est sauf. Il détourne son regard du mien et disparaît dans la forêt, tranquillement, satisfait et moi, dans la violence du choc qui vient réduire à néant mon auto, je n’ai rien à regretter. La route reste blanche, plus loin, aucune trace ne l’a encore souillée ce matin.

Ce chevreuil ou ce cerf là, affiché sur ce panneau en bordure de route est là pour éviter les accidents. Si lui il n’est pas paradoxal, alors moi je ne comprends plus rien.

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