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Couple

 
« Visite au vieux La Pérouse. C’est madame de La Pérouse qui est venue m’ouvrir. Il y avait plus de deux ans que je ne l’avais revue ; elle m’a pourtant aussitôt reconnu. (je ne pense pas qu’ils reçoivent beaucoup de visites.) Du reste, très peu changée elle même ; mais (est-ce parce que je suis prévenu contre elle ), ses traits m’ont paru plus durs, son regard plus aigre, son sourire plus faux que jamais.

« « Je crains que monsieur de La Pérouse ne soit pas en état de vous recevoir, m’a-t-elle dit aussitôt, manifestement désireuse de m’accaparer ; puis, usant de sa surdité pour répondre sans que je l’aie questionnée :

« _Mais non, mais non, vous ne me dérangez pas du tout. Entrez seulement. »

« Elle m’introduisit dans la pièce où La Pérouse a coutume de donner ses leçons, qui ouvre ses deux fenêtres sur la cour. Et des que je fus chambré :

« « Je suis particulièrement heureuse de pouvoir vous parler un instant seul à seule. L’état de monsieur La Pérouse, pour qui je connais votre vieille et fidèle amitié, m’inquiète beaucoup. Vous qu’il écoute, ne pourriez-vous pas lui persuader qu’il se soigne ? Pour moi, tout ce que je lui répète, c’est comme si je chantais Malborough. »

« Et elle entra là-dessus dans des récriminations infinies : Le vieux refuse de se soigner par seul besoin de la tourmenter. Il fait tout ce qu’il ne devrait pas faire, et ne fait rien de ce qu’il faudrait. Il sort par tout les temps, sans jamais consentir à mettre un foulard. Il refuse de manger aux repas : « Monsieur n’a pas faim », et elle ne sais quoi inventer pour stimuler son appétit ; mais, la nuit, il se relève et met sens dessus dessous la cuisine pour se fricoter on ne sait quoi.

« La vieille, à coup sûr, n’inventait rien ; je comprenais, à travers son récit, que l’interprétation de menus gestes innocents seule leur conférait une signification offensante, et quelle ombre monstrueuse la réalité projetait sur la paroi de cet étroit cerveau. Mais le vieux de son côté ne se mésinterprétait-il pas tous les soins, toutes les attentions de la vieille, qui se croyait martyre, et dont il se faisait le bourreau ? Je renonce à les juger, à les comprendre ; ou plutôt, comme il advient toujours, mieux je les comprends et plus mon jugement sur eux se tempère. Il reste que voici deux êtres, attachés l’un à l’autre pour la vie, et qui se font abominablement souffrir. J’ai souvent, remarqué chez des conjoints, quelle intolérable irritation entretient chez l’un la plus petite protubérance du caractère de l’autre, parce que la « vie commune » fait frotter celle-ci toujours au même endroit. Et si le frottement est réciproque, la vie conjugale n’est plus qu’un enfer.
 

André Gide, Les faux-monnayeurs, Gallimard, Folio, p156-157