Sam a rêvé d’un manège enchanté qui a fini en chantier. Limite un cauchemar, du coup. Il s’est alors vite rendormi pour rêver à une bonne assurance pour couvrir les dégâts qu’il vient de provoquer.

Le rêve du rêve de Dickens

Le rêve du rêve de Dickens

    Cependant rien n’est jamais aussi simple qu’on voudrait croire que ça n’est pas trop compliqué,

surtout quand ça n’est pas réel. Cette histoire de rêve catastrophique hante encore Sam tout au long de la journée. Il la retrouve à la fin de la grande nuit dans un cauchemar d’agent d’assurance en maillot de bain trop petit qui rigole lorsqu’il lui raconte son problème. Puis c’est un rêve angoissé de prestidigitateur qui n’arrive pas à retrouver son lapin dans les coulisses du cabaret où il se produit lors de la petite nuit de 10h. Il se réveille aussi à 16h, une demi heure avant le levé du soleil de mi-après-midi, en sueur sur le lit de son bureau alors qu’il venait d’emboutir la voiture onirique dont son patron rêve depuis des mois.
    Diable, ma vie rêvée devient impossible ! Se dit Sam. D’autant qu’il ne s’appelle pas Sam mais Albert, ce qui ajoute à son émoi. Au moins, se dit-il, peut-être que cela pourrait plaider en ma faveur devant un tribunal.
    Une idée en amenant une autre et de fil en aiguille, il pense à son ami Lucarne, le juriste prudent. Ni une ni deux, la situation étant bien trop grave pour s’appesantir en savants calculs, il décroche le téléphone et compose le numéro de son cabinet.
    Trois longues sonneries retentissent dans le silence grésillant de son écouteur avant que le combiné ne soit décroché à l’autre bout de la ligne.
    Une voix pâteuse grogne quelque chose dans un langage péjoratif mais pas totalement compréhensible.
Allo Lucarne, c’est Albert.
Bon sang mon vieux, mais quelle heure est-il ?
Je sais, je suis désolé, il est à peine 16h
16h ! fait l’autre, bougon, j’ai déjà eu un mal fou à m’endormir tout à l’heure à cause de ma dent contre cette secrétaire… et toi tu me lèves de la média-nuit, trois quart d’heure avant l’aube et en plein rêve érotique !
Excuse moi mon vieux, répondit Albert le rouge au front, mais il m’arrive une tuile.
Depuis le bout du fil il entendit le frottement caractéristique d’une branche de lunettes qui glisse entre une oreille et un combiné.
Bon, vas-y, reparti l’autre assit par la force des choses, je t’écoute.
    Albert présenta brièvement Sam à Lanterne et lui parla de l’accumulation des maladresses accidentelles de ce dernier dans les rêves de ce premier.
    Lanterne réfléchit un moment puis répondit avec lenteur :
Mon bon Albert : tu es dans la merde !
Diantre, répondit ce dernier, c’est bien ce qu’il me semblait. Et tu ne vois rien qui pourrait m’aider ?
Un long soupir bava mollement depuis le combiné dans l’oreille d’Albert.
Il y aurait peut être une solution, finit-il par conclure.
Albert trépigna d’impatience ce qui, au téléphone, ne rendit presque rien.
Il existe bien une jurisprudence (Dieu soit loué, se dit Al, mon ami n’a pas perdu la main), mais à la condition que Sam se constitue prisonnier.
Albert frissonna, puis reprit : « Mais c’est que je le connais à peine. »
C’est la seule façon de te disculper. Tu ne t’en sortiras que si tu prouve ta bonne foi aux juges, et que ce n’est pas ton inconscient qui manœuvre ce Sam.
Comment vais-je le trouver ?
Je ne sais pas. Retourne sur les terrains de rêve sur lesquels tu l’as déjà rencontré, parle-en autour de toi, essaye de savoir si quelqu’un le connaît, où il habite. Moi de mon côté je vais voir dans les fichiers de la police s’ils n’ont pas par hasard connaissance d’un maladroit sadique en liberté en ce moment. Rappelle moi dès que tu as du nouveau.
    
    Albert n’eut pas le temps de remercier son ami, ce dernier avait déjà raccroché. Il reposa le combiné et regarda autour de lui. Par où commencer ? Il restait encore 4 bonnes heures avant la grande nuit et il en avait encore 3 à passer au travail. Prenons les choses dans l’ordre, se dit-il, tout d’abord aller m’excuser auprès de Monsieur Poljacques mon patron. La mort dans l’âme, Albert prévint sa propre secrétaire de son absence et celle du patron de sa présence. Leurs bureaux étant contigus comme leurs propres corps, elles se réveillèrent en même temps.
    Albert s’assit dans l’antichambre (seul endroit d’Onitopia où il était interdit de dormir) et attendit. Il était loin de s’attendre à ce qui allait lui arriver.

    Lorsqu’il fut introduit dans le vaste bureau/chambre convertible, Monsieur Poljacques lui présenta un profil de dos. Les mains croisée dans le bas de celui-ci, il contemplait le majestueux levé du troisième soleil d’Onitopia à travers l’immense baie vitrée de son 76ème étage avec ascenseur. Monsieur Poljacques était matinal, surtout pendant les heures de travail mais pas que. Son bureau jouxtait l’ancien observatoire à lunette qui avait été posé au sommet de la tour d’astronomie principale qu’il dirigeait. Le business de la prévision astronomique, heures précises des demis jours, en suivant les complexes saisons et éclipses partielles ou totalement cumulées, était particulièrement florissant depuis deux cents ans de révolution industrieuse. Savoir quand on allait se lever pour travailler et combien d’heure cela durait par jour allait de pair avec le salariat et le monde du commerce. Monsieur Poljacques était par conséquent à peu près aussi matinal qu’il était riche et puissant.
Entrez mon cher Albert, entrez.
Al n’en revint pas qu’on puisse lui dire entrez deux fois, cela cachait quelque chose.
Merci Monsieur le directeur
Monsieur Poljacques, sans se retourner, enchaîna : « Vous devez vous demander pourquoi je vous ai fait venir, n’est-ce pas ? »
    Là, Albert laissa négligemment tomber sa mâchoire inférieure sur son veston tout neuf, y laissant une imperceptible trace humide.  
    Poljacques repris après une pause légèrement théâtrale en se retournant pour faire face à son interlocuteur.
Oui, mon cher, c’est vous, fidèle bras gauche, celui du cœur, que j’ai choisi pour prendre la tête de la branche la plus prometteuse de notre entreprise : vous allez mener un combat de premier plan autour du développement de notre Section Paradoxale.
Albert ouvrit des yeux grands comme les deux soleils de 10h et repris le contrôle du bas de sa bouche avant de s’entendre répondre : « L’activité de ponctuation des rêves ? Mais je croyais nos recherches sur influence des rythmes astro au seul stade de recherche fondamentale ? Serions-nous arrivé à influencer la durée ou la qualité de notre sommeil paradoxal ? Il était peut-être surpris, mais c’était un pro.
Et bien mon cher, ce sera à vous de me le dire, moi-même je n’y comprends rien, mais vous ne serez pas seul, mon fils Samuel vous secondera. Devant la mine de son second, Poljacques se sentit obligé d’ajouter : « mais ce sera sous votre direction unique, Samuel Poljacques n’est encore que novice, vous verrez, il est un peu dans le soleil de midi mais il ne demande qu’à apprendre. Vous serez le tuteur rêvé pour lui, j’en suis convaincu. »
Sur ce il se tourna vers son  bureau et commença à y déplacer des piles de papier pour signifier la fin de l’entretien.
Lorsqu’Albert, encore tout retourné, fut sur le seuil il lui lança enfin : « A oui, et au sujet de ma voiture… n’en parlons plus, je viens de l’acheter, j’en rêverai une autre ».

    Une fois la porte du bureau fermée Albert aperçut l’air goguenard des deux secrétaires siamoises. Vendeuses de mèche, pensa-t-il. Puis il ajouta à haute voix : « a oui, au fait Nadège, nous déménageons notre bureau au sous sol avant ce soir », avant de rentrer dans celui qui jusque là était le sien en ricanant.

À suivre…

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